Les rapports avec les beaux-parents sont-ils plus difficiles à établir

Les rapports avec les beaux-parents sont-ils plus difficiles à établir?

La multiplication des familles recomposées rend cette question de plus en plus actuelle. C’est une source habituelle de plaintes, de revendications et de conflits interminables. Néanmoins, les beaux-parents ne créant pas des liens de dépendance et de contrainte aussi forts que les parents réels, ils suscitent en réalité moins de problèmes et moins de conflits qu’il n’y paraît. D’ailleurs, la plupart des conflits ne prennent d’importance que par rapport aux parents réels. Cela ne signifie pas que le beau-parent d’un adolescent ne peut pas être plus important pour ce dernier que son père ou sa mère, ni ne peut pas jouer un rôle plus déterminant pour son devenir. Ce n’est bien sûr pas exceptionnel. Mais, même dans ce cas, quand cela «marche» avec un beau-parent, cela marche d’autant mieux que ce n’était pas évident a priori. On se dit alors, et l’adolescent le premier, que c’est d’autant plus
remarquable que ce n’était pas gagné d’avance. Tout le monde s’exclame admiratif : « Il compte autant que si c’était son père ou sa mère. » Ou : «Il est encore plus attaché à son beau-père qu’à sa mère. » Or c’est justement parce qu’il n’apparaît pas aussi naturel d’aimer son beau-père ou sa belle-mère que son véritable père ou sa véritable mère que c’est, par bien des côtés, plus facile pour l’adolescent. Plus facile parce que voulu, accepté, voire même choisi en raison des qualités du beau-
parent. On ne choisit pas son père ou sa mère. L’adolescent peut avoir le sentiment sinon de choisir le beau-parent, le plus souvent imposé par le parent avec lequel il vit, du moins de choisir la nature de la relation qu’il va avoir avec lui.

La situation est toutefois différente quand le beau-parent a élevé l’enfant depuis sa naissance, ou très précocement. On se retrouve dans une situation proche de l’adoption, Mais, dans la majo-
rité des cas, le beau-parent est apparu tardivement, et souvent alors que la personne qu’il remplace, le père ou la mère, est toujours vivante et parfois a, elle aussi, reformé un couple. Dans ce cas, la bonne entente comme la mauvaise se perçoivent en fait plus vivement. Le rejet du beau-parent, certes parfois favorisé par une attitude inadéquate, correspond au moins en grande partie à un conflit avec les parents réels. Le beau-parent est souvent ressenti comme un usurpateur ayant volé le parent réel, l’adolescent ayant le sentiment qu’il lui a été préféré. Il se pose alors plus en rival du beau-parent que dans une position filiale et déplace sur ce dernier sa rivalité avec l’autre parent.
C’est donc, en général, davantage aux parents qu’aux beaux-parents de se mobiliser pour résoudre ou
atténuer le conflit. Or, trop souvent, les parents se font le complice involontaire de cette situation sous le prétexte qu’il paraît normal que le beau-parent soit difficilement accepté par l’adolescent. En fait, c’est en annonçant calmement, mais fermement, la réalité de la situation que
le parent aidera réellement l’adolescent à retrouver des rapports paisibles, au prix cependant d’explications et de conflits. Malheureusement, les parents tendent à éviter ces discussions, en partie souvent parce qu’ils se sentent en fait coupables « d’avoir fait ça » à leur enfant.

Elle s'est fait agresser au collège. Que faire

Elle s’est fait agresser au collège. Que faire?

Une situation d’agression est en tout point semblable à une situation de racket et appelle le même type
de réponse. Ces deux cas de figures sont révélateurs d’un échec total du modèle éducatif et d’un abandon des prérogatives essentielles de la civilisation, à savoir la protection de l’individu, le respect du droit et le refus de la loi du plus fort; ils sont également générateurs d’une possible crise de confiance dans les adultes de la part des adolescents qui en sont victimes. Les laisser se
perpétuer tant soit peu serait faire un pas de plus vers une forme de barbarie.

La dépression de l'un de ses parents peut-elle avoir une influence sur son développement

La dépression de l’un de ses parents peut-elle avoir une influence sur son développement?

On n’est pas coupable d’être déprimé. Cependant, on a le devoir de se soigner et de faire en sorte
que la dépression dure le moins longtemps possible. En effet, cette maladie a toujours des répercussions pénibles sur l’entourage, en particulier sur les enfants et les adolescents. Tout ce qui affaiblit leurs parents est angoissant pour eux. Ils peuvent y voir, inconsciemment, un effet de leurs appétits à grandir et à s’emparer de ce qui fait la force des adultes, comme si le développement de l’un provoquait l’affaiblissement de l’autre… Et ce sera d’autant plus vrai que l’adolescent sera plus dépendant affectivement du parent déprimé. Il n’est d’ailleurs pas rare que ce fantasme entre en résonance avec la réalité. En effet, la dépression d’un parent est fréquemment en lien avec une crise du couple, favorisée par la perspective du départ de l’adolescent. Par ailleurs, la dépression d’un parent renvoie l’enfant à son incapacité à assurer, par sa seule présence, le bonheur de celui-ci. C’est une blessure narcissique qui contribue à relativiser le rôle et l’importance de chacun pour son entourage. Enfin, elle interroge toujours l’adolescent sur le sens de la vie, son intérêt et ce qui motive chacun. Même s’il se refuse à le dire, et parfois même à le
penser, un adolescent perçoit toujours la dépression d’un parent. Pour en limiter les effets, forcément nocifs, le mieux semble être de pouvoir la nommer, en expliquer le sens, les implications et le traitement possible, même si ces explications ne sont pas totales. Au-delà du dialogue, le meilleur moyen de limiter les effets d’une dépression est d’en guérir, histoire de prouver que l’on peut s’en sortir si l’on fait ce qu’il faut. Autrement dit : le premier devoir d’un parent est de
reconnaître sa dépression et de se soigner…

C'est un égoïste. Il ne pense qu'à lui...Cela va-t-il passer avec le temps

C’est un égoïste. Il ne pense qu’à lui…Cela va-t-il passer avec le temps ?

L’égoïste est défini, de façon humoristique, comme «celui qui ne pense pas à moi»… Sous la boutade
se cache une certaine vérité. La personne qui reproche à l’adolescent son égoïsme l’exprime souvent d’une façon qui lui laisse à penser qu’il ne tient pas suffisamment compte d’elle. Le reproche risque alors d’installer une relation sadomasochiste de harcèlement réciproque entre l’adolescent et l’un de ses parents, si ce n’est les deux. La fréquence de cette situation fait apparaître l’égoïsme comme une forme de défense par laquelle l’adolescent tente d’échapper à ce qu’il ressent, à tort ou à raison, et souvent un peu les deux, comme une emprise parentale. Il crée une barrière protectrice, un rempart qui le protègent d’une soumission passive aux désirs de l’entourage.

Le traiter d’égoïste, c’est porter un jugement de valeur sur sa personne, en risquant de le dévaloriser et de renforcer son sentiment de persécution. Le plus souvent, la blessure narcissique que cela entraîne affaiblit le sujet et le pousse à se conforter dans son comportement. Mieux vaut tenter de déplacer le lieu du conflit en tâchant de poser des limites aux attitudes qui posent problème, plutôt que déjuger l’individu dans sa globalité. Par exemple, on peut décider en famille que les enfants participeront désormais à telle ou telle tâche, en essayant d’éviter une confrontation qui conduit en général à l’escalade entre l’adolescent et le parent le plus impliqué. Quand le blocage est trop important, faire appel à un tiers est toujours un moyen de dédramatiser
la situation. C’est l’intérêt des thérapies familiales.

Elle est anorexique. Que faire

Elle est anorexique. Que faire?

Environ une jeune fille sur cent développe une anorexie mentale au cours de son adolescence, contre un
garçon sur mille. L’anorexie est un trouble du comportement alimentaire spécifique à l’adolescence. Elle débute le plus souvent dès les premiers signes de la puberté, ou vers 16-17 ans, au moment des dernières années du lycée, quand se profilent la perspective d’études supérieures et celle de la séparation d’avec le milieu familial. On l’appelle « anorexie mentale » parce qu’on ne lui trouve pas de causes organiques et qu’elle paraît être la réponse que trouvent à une situation de stress psycho-
logique des jeunes filles vulnérables, très soucieuses de leur image, avides de plaire et de réussir, mais peu sûres d’elles, perfectionnistes, toujours insatisfaites d’elles et de leurs résultats.

Elle est facile à reconnaître dans ses manifestations les plus typiques : une adolescente active, brillante, entreprenante se replie brutalement sur elle-même, se montre renfermée, irritable, puis se met à maigrir de façon spectaculaire. Elle ne mange plus, ne peut rester en place, pratique frénétiquement toutes sortes d’activités physiques, est obsédée par son poids et son apparence physique, se trouve toujours trop grosse. Très rapidement, ses règles, si elle les a, s’arrêtent.
En quelques semaines, son amaigrissement atteint plus de 20% de son poids initial. Il se poursuit inexorablement jusqu’à atteindre parfois 50% du poids normal de l’adolescente. Malgré tous ces signes, la réalité de l’anorexie et sa gravité sont facilement méconnues par l’entourage. L’apparente lucidité de la jeune fille, son intelligence, sa réussite scolaire, les justifications
qu’elle trouve à son état, ses promesses de se nourrir de nouveau font illusion et arrivent à convaincre ses parents, et souvent aussi le médecin consulté, que tout cela va spontanément s’arranger.

Pourtant, sans parler de son amaigrissement anormal, d’autres signes encore devraient les alerter qui montrent qu’à l’évidence il ne s’agit pas d’un simple régime amaigrissant, que l’adolescente est prise dans un processus qu’elle ne contrôle plus. Elle ne voit pas la gravité de son état physique, se juge toujours trop grosse et non seulement ne s’en inquiète pas, mais est hantée par la
peur de grossir et le désir de continuer à maigrir. Paradoxalement, elle ne pense qu’à la nourriture, collectionne les recettes, veut faire manger les autres et prépare les repas pour sa famille. Mais les siens durent des heures : elle trie les aliments, les mâchonne sans fin, oblige sa mère à bannir les mets jugés trop caloriques, etc. Simultanément, elle développe une hyperactivité considérable censée évacuer le trop-plein des calories absorbées : elle marche des heures, fait de la gymnastique,
saute d’un pied sur l’autre, monte et descend les escaliers cinquante fois de suite… Sa vie est un véritable calvaire où tout est surveillé, maîtrisé, contrôlé. Elle se tue littéralement au travail, refuse toute détente et semble paniquée par tout ce qui pourrait lui apporter du plaisir. Les adolescentes anorexiques souffrent souvent de manies et même de TOC, ainsi que de troubles du sommeil, surtout quand leur forme d’anorexie est dite restrictive, c’est-à-dire quand elles refusent absolument de se nourrir. D’autres adolescentes anorexiques ont en effet également des accès bouli-
miques, source d’angoisse et d’idées dépressives, qu’elles compensent immédiatement en se faisant vomir, en prenant des laxatifs en dose massive et par leur hyperactivité. Il n’est pas rare que ces accès boulimiques, qui ont lieu le plus souvent en cachette, s’accompagnent de vols de nourriture ou d’objets.

Quand l’anorexie est méconnue, on ne décide de recourir à une consultation spécialisée que tardivement, le plus souvent contre son gré, alors que l’amaigrissement a déjà mis l’adolescente en danger vital. Or, à ce stade de la maladie, les risques pour l’adolescente sont importants : 10% des anorexiques meurent soit de dénutrition, soit d’une maladie infectieuse foudroyante, soit, plus rarement, suite à une tentative de suicide. Ce n’est pas le seul risque encouru : un amaigrissement prolongé peut en effet avoir des conséquences sévères à long terme, notamment sur les os et les dents (déchaussement précoce, ostéoporose). L’anorexie a également d’importantes conséquences psychologiques, car elle agit comme une véritable drogue. Plus l’adolescente s’enferme dans son comportement anorexique et plus elle a des difficultés à en sortir, s’obligeant toujours plus à renforcer ses restrictions alimentaires.

L’anorexie devient alors chronique. Ce n’est pas seulement à son corps que l’adolescente impose un régime restrictif, y effaçant toute trace de féminité, c’est à l’ensemble de ses intérêts et surtout à sa vie affective, qui s’appauvrissent. L’anorexie s’étend, au-delà de la nourriture, à tous les appétits et à toutes les envies. Malgré ces risques, la majorité des adolescentes victimes d’anorexie va retrouver un poids et une alimentation normaux ou proches de la normalité ; les règles reviennent alors plus ou moins rapidement. Leur retour spontané (c’est-à-dire sans prescription d’hormones) est
probablement le meilleur signe de guérison, ce qui n’empêche pas que des difficultés psychologiques plus ou moins importantes persisteront chez bon nombre d’entre elles. Pourquoi une adolescente est-elle victime d’anorexie ? Un comportement aussi complexe que l’anorexie mentale ne relève pas d’une cause unique ; il est la résultante d’une pluralité de facteurs à la fois biologiques, psychologiques et environnementaux.

Sur le plan psychologique, les adolescentes qui développent ce type de comportement associent à un
ensemble de désirs et d’ambitions intenses une mauvaise estime d’elles-mêmes, un doute sur leurs capacités et leur valeur. Leur sentiment d’insécurité les rend particulièrement dépendantes du regard des autres : elles cherchent à plaire à leur entourage, quêtent son approbation et se préoccupent davantage de ce que l’on va penser d’elles que de leur satisfaction et de leur épanouissement personnels. Elles en arrivent à ne pas savoir exactement quels sont les centres d’intérêt qui leur sont propres : ce qu’elles recherchent avant tout, c’est être admirées, et c’est aussi pour cela qu’elles cherchent à être les premières. Elles ne supportent donc ni les conflits ni les critiques.
Dans ces conditions, on conçoit qu’il puisse exister un écart considérable entre l’apparence qu’offrent d’elles-mêmes ces jeunes filles et la réalité de ce qu’elles vivent. Elles ont pu être des enfants entreprenantes et sûres d’elles-mêmes mais, avec les conflits liés à la puberté, se révéler être des adolescentes indécises, incapables de faire le moindre choix sans un avis extérieur,
effondrées au premier échec. Elles ne retrouvent un sentiment de force et une certaine estime d’elles-mêmes que dans cette conduite d’ascèse qu’est l’anorexie, dans le refus de leurs appétits, l’évitement de tout plaisir et la contrainte de la privation.

Sur le plan environnemental, certains contextes familiaux semblent favoriser la survenue de l’anorexie. Si l’enfant sent une anxiété importante émaner de ses parents, il peut vivre dans la crainte permanente d’un danger d’autant plus inquiétant qu’il est indéterminé ; il aura alors tendance à réprimer ses désirs, surtout s’il les ressent comme violents, et à se soumettre aux attentes des autres au détriment des siennes. Ce climat d’anxiété entraîne également des comportements de contrôle, de vérification et de maîtrise qui s’opposent à la liberté et au plaisir partagé. Parce que cela les rassure, les parents anxieux valorisent souvent l’apprentissage et l’effort, amenant l’enfant à croire qu’il peut toujours faire mieux, et qu’il doit le faire pour être aimé. Parallèlement, leur anxiété les amène à se méfier de leurs émotions qu’ils pensent devoir être contrôlées pour qu’eux-mêmes n’en soient pas débordés : ils limitent donc leurs manifestations d’affection et de tendresse, se tenant physiquement à distance de leur enfant. Ces enfants se mettent eux-mêmes à réprimer en miroir leurs propres émotions envers leurs parents ; le manque qu’ils ressentent contribue à les rendre particulièrement réactifs au regard de leurs parents, et des autres en général, sur eux. Ils se sentent abandonnés si on ne les regarde pas, mais ont le sentiment d’une intrusion et d’une invasion si on se rapproche trop d’eux. Il y a une forte analogie entre leurs
relations affectives et ce que sera leur relation à la nourriture au cours de l’anorexie : ce sont des relations du « tout ou rien », qui oscillent entre osmose fiisionnelle et autosuffisance, comme entre boulimie et anorexie.
On a par ailleurs mis en cause dans l’anorexie les effets de la mode et de sa valorisation des mannequins filiformes, souvent androgynes. C’est un facteur qui peut la renforcer, mais dont il ne faut pas exagérer l’impact. On retrouve trace de l’anorexie mentale en tout temps, et elle a été reconnue comme trouble psychique dès la fin du xix’ siècle, époque où la mode était aux rondeurs
chez les femmes. De plus, vouloir être mince ne signifie pas que l’on va devenir anorexique. En revanche, les pressions liées à la réussite sociale, au culte de la performance et à la peur de l’échec peuvent contribuer, tant chez la famille que chez l’adolescente, à générer un stress
et une angoisse de ne pas être à la hauteur qui sont à la base des comportements anorexiques.

Mais qu’ils soient biologiques, psychologiques ou familiaux, ces facteurs ne sont pas spécifiques à l’anorexie et n’en prédisent pas la venue. Leur association crée tout au plus les conditions d’une vulnérabilité propice à la survenue de difficultés à l’adolescence, parmi lesquelles l’anorexie et la boulimie. La plupart des adolescents et adolescentes vulnérables ne vont pourtant pas présenter de difficultés particulières, voire vont se servir de leurs faiblesses pour réussir brillamment, déve-
loppant des conduites qui y fassent contrepoids, parfois excessives mais valorisantes, les rendant plus sûrs d’eux et moins dépendants des autres.
C’est à la puberté que tout se décide pour les adolescentes affectées d’une telle vulnérabilité, car elle conflictualise leurs relations, les confronte à leur ambivalence à l’égard de leurs parents et les contraint à prendre une distance nouvelle par rapport à eux qui les oblige à évaluer la mesure de leurs ressources propres et les renvoie à la mauvaise image qu’elles ont d’elles-mêmes. Pour
se rassurer, il leur faudrait se rapprocher affectivement de leurs parents, mais elles ressentent cette envie comme une menace de mise sous tutelle et de perte d’identité. La seule chose qui leur semble leur appartenir vraiment est leur refus, leur capacité d’autodestruction ; parallèlement,
leur état oblige leur entourage à s’occuper toujours davantage d’elles. Un comportement anorexique a donc une fonction de compromis assurant la permanence du lien aux parents tout en les tenant à distance du fait de leur impuissance à aider l’adolescente, qui ne peut ni se passer d’eux ni profiter de ce qu’ils lui apportent. Cette insatisfaction et cette impossibilité du plaisir partagé font du comportement anorexique un cercle vicieux.

Les conflits entre les parents, les séparations, la dépression ou la maladie de l’un d’entre eux peuvent constituer des facteurs aggravants susceptibles de renforcer l’angoisse de la jeune fille, surtout si l’un des deux parents cherche, sans toujours bien s’en rendre compte, à capter
à son profit l’affection de sa fille. Que ce soit le père dans une relation où son admiration pour sa fille, leur proximité affective et parfois physique créent une atmosphère dite « incestuelle », c’est-à-dire sans dimension sexuelle proprement dite, contrairement à l’inceste et aux abus
sexuels, mais suffisamment ambiguë pour troubler l’adolescente et la placer dans une situation de rivalité insupportable avec sa mère. Ou que ce soit la mère qui cherche auprès de sa fille la compréhension, le soutien et l’affection qu’elle ne trouve pas dans sa relation conjugale.
Les événements traumatiques de l’enfance et de l’adolescence peuvent également favoriser l’apparition
de l’anorexie : déceptions sentimentales ou déceptions venant des parents, deuils, échecs et, bien sûr, abus sexuels. Plus banalement et passant facilement inaperçu, le départ d’un frère ou d’une sœur aînés peut rompre l’équilibre qu’apportait à l’adolescente la relation qu’elle entretenait avec lui. Sans quitter la maison, il suffit parfois que ce frère ou cette sceur noue un lien amoureux pour provoquer cette perte de confiance de l’adolescente en elle-même.
Compte tenu de ces différents facteurs, les objectiS du traitement de l’anorexie sont triples :
– traiter le trouble de la conduite alimentaire ;
– traiter les troubles de la personnalité ;
– traiter les dysfonctionnements familiaux.
Traiter le trouble de la conduite alimentaire est la démarche prioritaire, car il a des conséquences physiques graves, parfois mortelles, une tendance à se renforcer lui-même et des effets psychologiques négatifs. Le traitement repose sur un contrat de poids : la patiente, ses parents
et le médecin se mettent d’accord sur une reprise régulière du poids par les moyens les plus naturels possibles. Dans certains cas, la patiente doit être hospitalisée et séparée totalement de son milieu habituel (ni visites, ni courrier, ni téléphone) jusqu’à ce qu’elle ait atteint le poids convenu, reprenant ensuite progressivement contact avec sa famille jusqu’à ce qu’elle sorte définiti-
vement lorsque le contrat de poids auquel elle s’est engagée est entièrement rempli. Elle n’est alimentée par sonde gastrique que si sa dénutrition est vraiment très importante et lui fait courir un danger mortel. Il existe dans les hôpitaux des services spécialisés dans ce type de traitements : ils articulent mesures d’encadrement diététiques et approches psychothérapiques. Les rechutes sont
fréquentes et ne sont pas forcément le signe d’un échec ; elles nécessitent de reprendre le protocole au début. L’intérêt du contrat et d’une éventuelle hospitalisation est de poser une limite à l’action aliénante du comportement anorexique : en fait, la contrainte extérieure soulage l’adolescente des contraintes intérieures qui la forcent à adopter ce comportement. Paradoxalement, cette contrainte est donc un facteur de libération, même si elle provoque la colère et l’opposition de l’adolescente.
Mieux vaut cette colère extériorisée que les contraintes intérieures qu’elle s’impose à elle-même.
Traiter les troubles de la personnalité est indispensable si l’on veut agir en profondeur sur les difficultés qui sont cause d’un comportement anorexique. Les psychothérapies en sont un des moyens d’action privilégiés. Leurs modalités sont fonction à la fois de la formation du thérapeute et de la personnalité des patientes. Il s’agit de restaurer la confiance et l’estime de soi de l’adolescente,
éventuellement au travers d’activités artistiques, les thérapies de groupe se révélant souvent au début plus acceptables et donc plus bénéfiques pour elle qu’un face à face avec le thérapeute. Il s’agit aussi de traiter les symptômes dépressifs ou anxieux associés à l’anorexie.
Les dysfonctionnements familiaux sont préexistants ou découlent du trouble, et jouent un rôle plus ou
moins grand dans leur entretien. Les traiter exige au minimum que les parents et l’adolescente consultent un psychothérapeute, et parfois qu’ils entreprennent une véritable thérapie familiale qui les aidera à la fois à ne pas se focaliser sur les symptômes alimentaires, à restaurer une communication peut-être difficile et à faire en sorte que chaque membre de la famille se sente doté
d’une identité propre qui ne soit pas menacée par une dépendance trop forte aux autres membres. Intégrer un groupe de discussion de parents d’enfants anorexiques peut également être bénéfique.
Ces différents traitements sont destinés à se compléter, et non pas des méthodes exclusives les unes des autres. L’important est que, dès le premier contact, son thérapeute montre à la patiente que quelque chose la pousse à restreindre ses appétits – pas seulement alimentaires — et à mettre en échec une partie au moins de ses désirs et de ses potentialités. Car les conséquences à long terme de l’anorexie sont bien plus psychologiques que physiques. Il s’agit donc d’aider l’adolescente
à se développer pleinement sans déséquilibre, c’est-à-dire sans que l’un des domaines de sa vie (par exemple, la scolarité) ne puisse se développer qu’au détriment d’un autre (son alimentation, son corps).
Il convient donc de permettre à ces patientes de retrouver plaisir à s’investir dans ce qu’elles entreprennent. Guérir l’anorexie mentale ne consiste pas simplement à leur faire reprendre du poids, même si c’en est une condition nécessaire, mais aussi à ce qu’elles puissent s’autoriser progressivement à ne plus réprimer ce qui leur fait envie, à échanger et à partager. Ce n’est
qu’ainsi que l’on évitera que se cristallise sur la nourriture leur problème de dépendance affective.

Le pensionnat peut-il être une solution

Le pensionnat peut-il être une solution?

Le pensionnat ne peut être en lui-même une soluon aux difficultés d’un adolescent. Mais il s’agit indéniablement d’un moyen et d’un outil qui peuvent lui permettre de se dégager de l’impasse dans laquelle il est en train de se fourvoyer. L’intérêt du pensionnat est qu’il offre à l’adolescent la triple possibilité d’être à distance de ses parents, dont il est trop dépendant pour bien les supporter, sans pour autant se retrouver seul, ce qu’il n’est pas encore prêt à assumer, et enfin d’être encadré, limité et stimulé à la fois par des adultes et par des camarades neutres affec-
tivement.
En outre, il permet à l’adolescent de sortir de ce paradoxe de l’attachement qui fait que plus il est en insécurité, plus il a besoin d’être rassuré par la présence de ses parents, et plus il est contraint d’échapper à ce qu’il vit comme une emprise de cet entourage en interposant entre celui-ci et lui l’insatisfaction, les plaintes et le sabotage de ses potentialités.

Le pensionnat n’est donc ni une punition de l’adolescent, ni la manifestation d’une quelconque défiance à l’égard des parents. Il permet juste à l’adolescent de vivre les acquisitions faites hors du regard parental comme étant les siennes et non le produit d’une soumission à leur désir.
Préconisé suffisamment tôt, de préférence avant 16 ans, il permet de limiter les risques du cercle vicieux de l’échec : l’adolescent cherche à échapper à l’influence parentale, du fait même du besoin qu’il en a, en ne faisant pas ce que l’on attend de lui, notamment sur le plan scolaire ; en même temps, l’échec le déprime et déçoit ses parents ; il se déçoit lui-même, se dévalorise, se démotive ; percevant qu’il aurait besoin d’aide, mais ne supportant pas celle de ses parents, il va alors chercher un appui vers des copains auprès desquels il trouve l’ambiance plus ou moins régressive qui lui rappelle son enfance, tandis que prise de drogue et d’alcool l’aide à fuir la réalité… C’est ce cycle infernal qu’il faut à tout prix éviter avant qu’il n’ait eu des effets trop délétères…

Toutefois, le pensionnat ne doit pas s’apparenter à une solution pour rompre avec la famille. Au contraire, se voyant moins, parents et adolescents sortent de leur exaspération réciproque et peuvent profiter les uns des autres lorsqu’ils se retrouvent. Ils sont moins souvent ensemble, mais plus heureux de l’être. C’est le plaisir des retrouvailles et souvent du succès scolaire… Par ailleurs, les contraintes extérieures du pensionnat donnent à beaucoup d’adolescents un sentiment de liberté intérieure retrouvée. Ils n’ont plus à supporter les contraintes de la vie familiale, qui les incitaient à se réfugier dans leur chambre pour regarder des films, écouter de la musique, téléphoner, pianoter sur leur ordinateur, surfer sur le Net, manger, fiimer ou encore rêver sur leur lit… Le seul fait d’évoquer cette séparation suffit parfois à apaiser les conflits et à améliorer les acquisitions de l’adolescent.
Les parents, en revanche, sont souvent plus difficiles à convaincre. Ils redoutent de se couper de leur enfant, craignent que celui-ci vive son départ comme une sanction et le leur reproche, et, plus profondément, appréhendent de se retrouver en couple. Il n’est pas rare également qu’ils se sentent coupables du soulagement que leur procure cette séparation temporaire. Enfin, ils peuvent avoir des réminiscences d’un séjour en pensionnat vécu comme pénible. Mais, outre le fait que le pensionnat a changé depuis leur génération, ils oublient souvent qu’il vaut mieux un mauvais souvenir et quelques reproches à l’égard des parents que de demeurer dans l’échec avec comme seule issue l’insatisfaction
et la dévalorisation de soi…

Ses parents viennent de se séparer...Quels vont en être les retentissements

Faut-il punir un adolescent?

Punir un adolescent n’a rien d’absurde. En effet, pourquoi échapperait-il à toute punition? Si on
laisse de côté celles données par des tiers extérieurs à la famille – école ou justice, par exemple —, les punitions au sein de la famille doivent avant tout obéir à des règles de cohérence. Cohérence par rapport aux règles propres à l’adolescence : on ne commence pas à punir un enfant quand il débute son adolescence. Cohérence aussi par rapport à l’âge : une punition n’aura pas le même sens à 13 ans ou à 16 ans, et elle ne pourra pas prendre la même forme. Cohérence, enfin, par rapport au milieu de vie :
l’adolescent pourra la ressentir comme une violence intolérable s’il la perçoit comme humiliante et infantilisante…
La règle d’or en matière d’éducation est de savoir poser des limites, contenir, et parfois sanctionner, sans humilier. En effet, punir ne consiste pas à humilier mais à poser une limite à une attitude ou un comportement, à sanctionner une faute et à demander réparation pour un dommage commis. Il est important qu en miroir l’adolescent puni ait la conviction qu’il en aurait été de même pour un autre que lui.
Dans la punition, le jugement porte sur l’acte et non pas directement sur l’adolescent qui l’a commis. Elle laisse même entendre que celui-ci pourrait et aurait dû agir autrement et donc qu’il a les qualités requises pour le faire. Elle peut irriter sur le moment, voire provoquer un sentiment d’humiliation parce qu’il faut s’y soumettre et qu’elle est de ce fait subie. Mais, en général, elle ne laisse guère de traces… Tout au plus un acte ou un propos fâcheux qu’il aurait mieux valu éviter.
En revanche, tout autre est l’humiliation. Elle prend son origine dans la volonté de celui qui humilie de blesser l’autre. Le jugement ne concerne plus seulement les actes et les paroles, mais la valeur de l’adolescent lui-même, jugé incapable d’agir autrement, indigne de confiance, d’estime ou d’intérêt. La blessure est portée au cœur même du jeune, qui risque d’en garder une trace durable. Et celle-ci alimentera, tant qu’elle persistera, violence et rancune…
Dans le contexte éducatif actuel, la punition au sens strict a moins de place qu’elle n’avait autrefois. De ce fait, elle prend facilement un aspect humiliant, car justement en porte à faux par rapport aux autres jeunes. En fait, la punition est rarement nécessaire quand le lien éducatif, fait d’autorité mais aussi de confiance, existe de manière continue et cohérente depuis l’enfance. Le
rappel des limites, plus ou moins conflictuel et objet de discussions, est alors suffisant. Le recours à la punition traduit le plus souvent un débordement des parents, en général parce qu’eux-mêmes n’ont pas suffisamment confiance en eux pour penser pouvoir imposer leurs limites sans recourir à la punition.

Il a peur de devenir fou. Que faire

Il a peur de devenir fou. Que faire?

C’est une crainte qui est loin d’être exceptionnelle à l’adolescence, même si elle ne se formule pas toujours aussi clairement. Elle correspond à une peur caractéristique des enfants de cet âge : celle de perdre le contrôle de soi. Elle reflète bien les fortes pressions auxquelles est soumise la personnalité de l’adolescent du fait de la puberté : pression de la montée en puissance des désirs et des appétits en tous genres; pression des contraintes externes et de la nécessité de ménager l’amour des parents; pression liée aux contradictions dont l’adolescent est porteur, à son besoin des autres qui s’oppose à son désir de se suffire à lui-même. Ses contradictions peuvent aisément lui donner le sentiment qu’il ne peut plus les contenir et qu’il va exploser : c’est ce qu’il nomme «folie». L’adolescent aura d’autant plus tendance à exprimer son malaise par une forme de violence explosive qu’il aura plus de mal à mettre des mots sur ce qu’il vit, et donc à le comprendre.

On appelle généralement folie ce que l’on ne comprend pas. C’est dire si cette peur relativement banale est, dans la majorité des cas, bien éloignée de la folie comme maladie. Ce n’est pas une raison pour prendre la crainte de l’adolescent à la légère; la meilleure réponse que l’on puisse lui fournir est de l’aider à comprendre ce qui se passe en lui et à mettre des mots sur ce qu’il ne fait que subir pour enfin l’apprivoiser.

Il surfe sur le Net

Il surfe sur le Net.

Internet représente pour le moment le sommet des moyens de communication modernes. Comme le téléphone, les jeux vidéo, la télévision ou les jeux de rôle, il peut tout à la fois faciliter la communication
– ce qui est théoriquement son rôle — ou être un moyen pour l’adolescent de s’enfermer dans un monde virtuel. Car c’est une forme de communication sur laquelle l’adolescent peut exercer un contrôle total. Il y dispose à la fois de potentialités quasiment infinies et du choix d’y mettre fin à tout moment, sans avoir à en référer à quiconque. Il n’a pas davantage à se préoccuper des effets de son discours ou du contenu de sa communication sur les autres. Il est seul maître à bord, sans aucun adulte qui puisse s’interposer.

C’est évidemment cette toute-puissance potentielle qui constitue le facteur de risque essentiel. Il faut donc éviter que l’adolescent n’en arrive à s’enfermer dans cette activité et qu’elle ne se transforme en une pseudocommunication. Donc, pour que le Net puisse garder son extraordinaire pouvoir d’ouverture sur le monde sans nuire à l’adolescent, il est préférable qu’il demeure un moyen d’échange et de communication avec son entourage. Plutôt que d’interdire ou de critiquer son usage, il vaut mieux que les adultes en fassent l’objet d’un intérêt partagé, au minimum en s’intéressant à ce qu’en dit l’adolescent et au plaisir qu’il y trouve, ou, mieux, en demandant à l’adolescent de les initier à cette nouvelle technologie s’ils ne sont pas eux-mêmes très au fait de la façon dont le Net fonctionne.
Ce qui ne doit pas empêcher les parents de veiller à ce que l’usage de cet outil soit régulé en le restreignant en fonction de l’âge et de la maturité de l’adolescent. Il existe maintenant des moyens, certes toujours relatifs mais tout de même efficaces, d’interdire l’accès à certains sites, et les parents ont tout intérêt à s’en informer. Il est intéressant de voir combien le Net peut permettre à certains enfants qui ont de grandes difficultés à communiquer de trouver un nouveau moyen de communication tolérable par eux, parce que justement maîtrisable, sans liens émotionnels et physiques avec l’interlocuteur. Ce peut être un progrès pour eux. Pour ce type d’adolescents, il faut en accepter l’usage, même excessif, en espérant qu’ils puissent y devenir performants, ce qui deviendra peut-être, dans un deuxième temps, un atout qui leur permettra de mieux s’insérer dans la vie adulte.
Ce qui pourrait ne pas paraître souhaitable pour un adolescent qui a les moyens d’établir avec les autres une communication dite normale peut devenir une chance pour ceux qui souffrent sur ce plan d’un handicap. Cela n’exclut pas bien entendu, même dans ce dernier cas, que les adultes doivent faire effort pour s’immiscer progressivement dans un lien trop exclusif avec la machine.

Quand l'adolescent devient-il adulte

Quand l’adolescent devient-il adulte?

S’il est aisé de repérer le début de l’adolescence, marqué par les changements physiques de la puberté, sa fin est bien plus délicate à déterminer. Nous n’avons plus les repères des rites d’initiation qui accompagnaient l’entrée dans le monde des adultes. Quand cesset-on d’être adolescent? La difficulté de la réponse conduit à utiliser de plus en plus les termes flous de «jeunes» ou de « postadolescence ».

Cette imprécision actuelle interroge ce qui paraissait antérieurement acquis et constituait la spécificité de la vie adulte. Cette spécificité reposait, au plan sociologique, sur les deux piliers de la vie sociale que constituaient le choix professionnel et le mariage. L’insertion dans la vie sociale par le métier et le mariage inscrivait l’individu dans le monde adulte. Etre adulte se définissait donc essentiellement par cette inscription dans l’échiquier social de façon repérable et stable. C’était poser des choix qui engageaient l’avenir et signifiaient une certaine rupture avec le passé et, avant tout, avec le monde de l’enfance. C’était, bien sûr, s’adapter à la réalité sociale, mais essentiellement pour s’y conformer, ou même s’y soumettre. C’était, au fond, devenir raisonnable et renoncer à rêver sa vie. N’oublions pas que pour beaucoup déjeunes gens, jusqu’à une période récente, l’adolescence se réduisait à bien peu de chose. Ils entraient très tôt dans le monde du travail, à 14, 15 ou 16 ans. Les garçons reprenaient le métier de leur père, sans avoir la possibilité de s’ouvrir sur un monde différent de celui de leur milieu d’origine, quand une guerre ne venait pas les écraser moralement et, bien souvent, physiquement. Quant aux filles, la maternité leur donnait de fait un statut d’adulte, et cela quelle que puisse être leur maturité réelle.

Cela signifiait-il pour autant que le travail d’intégration des changements de la puberté s’était opéré et que le deuil des aspirations et des illusions de l’adolescence et de l’enfance fut effectif? Sûrement pas. Il y avait plus écrasement qu’intégration de l’imaginaire et des désirs anciens. Une part importante des difficultés et des souffrances psychiques des adultes est marquée par les résur-
gences de ce qui a été ainsi brimé. La « crise du milieu de la vie», avec son cortège de dépressions, mais aussi de ruptures et de nouveaux choix amoureux et professionnels, en est l’illustration classique. Mais il ne faut pas méconnaître ce que cette contrainte à l’adaptation pouvait aussi avoir de sécurisant et de porteur, évitant d’avoir à faire des choix qui apparaissent plus comme une promesse de difficultés que de liberté.
Mais les deux piliers traditionnels de la vie adulte sont notablement et durablement déstabilisés. Cela veut-il dire pour autant que les adultes d’aujourd’hui sont moins adultes que ceux d’autrefois ? Il serait bien hasardeux de l’affirmer, et plus encore de généraliser une telle assertion. Force est de reconnaître que les références ont changé et que les critères antérieurs relevaient davantage de l’adaptation, reflets d’une norme sociale, que d’une maturation psychologique de la personnalité.

La relativisation des valeurs et des nonnes sociales libère l’individu de la contrainte de se conformer aux «prêts à penser» idéologiques véhiculés par la société. Mais cette liberté a pour effet de renvoyer davantage chacun à soi-même et de le confronter à ses ressources propres. L’impact sur les adolescents de cette libéralisation des mœurs et de cet assouplissement des contraintes sociales a souvent été souligné. Ils accroissent les possibilités individuelles de choix et d’expression mais sollicitent spécifiquement les possibilités personnelles de chacun, et par là même révèlent davantage les vulnérabilités individuelles que ne le faisait un cadre moral et social plus contraignant. On peut y voir la raison principale de l’accroissement des troubles de la personnalité. L’affaiblissement des limites extérieures fait ressortir le flou des repères internes. Le statut d’adulte y perd en partie sa cohérence classique, ses limites paraissent imprécises. L’adulte nouveau, celui du XXIe siècle, n’est-il pas à chercher du côté des individus capables de s’adapter à un monde changeant, protéiforme ? Mais dans ce tiraillement quasi permanent entre la prise en compte de ses besoins et désirs propres et l’adaptation aux exigences de la réalité, l’unité du sujet risque à tout moment de s’y perdre. Alors, qu’est-ce qu’être adulte? Plus qu’un état, ne vaut-il pas mieux penser que c’est un mode de fonctionnement psychique ? Comme tout fonctionnement, il exige certaines conditions pour se maintenir et peut être sujet à variations selon le contexte interne et externe. Autrement dit, chacun fonctionne de façon plus ou moins adulte selon les circonstances, les moments de la vie. Ce mode de fonctionnement ne se réfère pas tant à un idéal absolu, utopique, et à ce titre
peu adulte, qu’aux potentialités d’un sujet donné dans un environnement donné. Deux critères s’imposent pour qualifier ce «fonctionnement adulte » : une capacité d’autonomie et une activité réflexive, c’est-à-dire une double possibilité de distanciation vis-à-vis des autres et de soi-même. Ces capacités supposent elles-mêmes de savoir différer les réponses et attendre que soit venu le moment propice à la réflexion.

Ces capacités reposent sur un travail d’intégration de ce qui vient de l’enfance, qui n’est ni répression ni nécessairement satisfaction directe, mais bien transformation. Le fonctionnement adulte résiderait ainsi dans cette capacité du sujet à demeurer en contact avec ce qui demeure en chacun d’infantile (qui n’est pas nécessairement enfantin, mais est souvent ressenti ainsi par le sujet qui en a honte et le réprime), tout en s’adaptant à la réalité et avant tout à la présence d’autrui.
Le culte de la répression et de la maîtrise qui auparavant servait volontiers de référence à ce que devrait être un état adulte a fait place à une conception plus dynamique que statique. Un adulte n’est pas nécessairement un sujet rigidifié, crispé sur ses positions, mais une personne capable de se laisser surprendre par les émergences de l’infantile, d’accueillir les élans internes comme les nouveautés venues de l’extérieur sans immédiatement se sentir submergée et menacée de débordement. Être adulte ne signifie pas choisir le besoin de contrôle et de répression des é notions au détriment du plaisir de la satisfaction. Le ris< jue serait grand sinon de voir l'adulte se dessécher et < e couper de ses racines vivantes, nécessairement toujo urs liées à l'enfance. L'adolescence peut être vue comme un processus asymptotique n'ayant pas de fi n. Le problème n'est pas tant de savoir si on a vraiment fait le deuil de son enfance. Il s'agit plutôt de savoir si la peur d'être débordé n'a pas conduit le su et à élaborer des stratégies défensives trop rigides qui le coupent trop vite et trop violemment de ses liens à l'infantile, empêchant tout travail d'investigation ulté rieur. Quand c'est le cas, on a l'impression que ces personnes ont rompu de manière brutale avec une partie de la problématique adolescente. Cela peut s'en ressentir un jour, ou cela peut ne jamais réémerger de coûte une vie. Mais on voit souvent les effets d'une telle rupture au niveau de la deuxième génération. De tels cloisonnements ne sont pas en effet sans conséquences sur les liens que ces adultes établissent avec leurs propres enfants. C'est par exemple le cas de ces parents apparemment solides, qui auraient envie d'un lien chale|ureux avec leur enfant, mais qui ne peuvent qu'introduire distance et raideur. Confrontés à leurs émotions, immédiatement perçues comme infantiles, ils sont pris de panique et se sentent obligés de prendre de la distance. Une adolescence réussie est sans doute une adolescence qui n'a pas coupé les pojits avec ce qui demeure en chacun de besoins li accueillir sans être subm és à l'enfance, et qui peut les ergée par eux.