Quand l'adolescent devient-il adulte

Quand l’adolescent devient-il adulte?

S’il est aisé de repérer le début de l’adolescence, marqué par les changements physiques de la puberté, sa fin est bien plus délicate à déterminer. Nous n’avons plus les repères des rites d’initiation qui accompagnaient l’entrée dans le monde des adultes. Quand cesset-on d’être adolescent? La difficulté de la réponse conduit à utiliser de plus en plus les termes flous de «jeunes» ou de « postadolescence ».

Cette imprécision actuelle interroge ce qui paraissait antérieurement acquis et constituait la spécificité de la vie adulte. Cette spécificité reposait, au plan sociologique, sur les deux piliers de la vie sociale que constituaient le choix professionnel et le mariage. L’insertion dans la vie sociale par le métier et le mariage inscrivait l’individu dans le monde adulte. Etre adulte se définissait donc essentiellement par cette inscription dans l’échiquier social de façon repérable et stable. C’était poser des choix qui engageaient l’avenir et signifiaient une certaine rupture avec le passé et, avant tout, avec le monde de l’enfance. C’était, bien sûr, s’adapter à la réalité sociale, mais essentiellement pour s’y conformer, ou même s’y soumettre. C’était, au fond, devenir raisonnable et renoncer à rêver sa vie. N’oublions pas que pour beaucoup déjeunes gens, jusqu’à une période récente, l’adolescence se réduisait à bien peu de chose. Ils entraient très tôt dans le monde du travail, à 14, 15 ou 16 ans. Les garçons reprenaient le métier de leur père, sans avoir la possibilité de s’ouvrir sur un monde différent de celui de leur milieu d’origine, quand une guerre ne venait pas les écraser moralement et, bien souvent, physiquement. Quant aux filles, la maternité leur donnait de fait un statut d’adulte, et cela quelle que puisse être leur maturité réelle.

Cela signifiait-il pour autant que le travail d’intégration des changements de la puberté s’était opéré et que le deuil des aspirations et des illusions de l’adolescence et de l’enfance fut effectif? Sûrement pas. Il y avait plus écrasement qu’intégration de l’imaginaire et des désirs anciens. Une part importante des difficultés et des souffrances psychiques des adultes est marquée par les résur-
gences de ce qui a été ainsi brimé. La « crise du milieu de la vie», avec son cortège de dépressions, mais aussi de ruptures et de nouveaux choix amoureux et professionnels, en est l’illustration classique. Mais il ne faut pas méconnaître ce que cette contrainte à l’adaptation pouvait aussi avoir de sécurisant et de porteur, évitant d’avoir à faire des choix qui apparaissent plus comme une promesse de difficultés que de liberté.
Mais les deux piliers traditionnels de la vie adulte sont notablement et durablement déstabilisés. Cela veut-il dire pour autant que les adultes d’aujourd’hui sont moins adultes que ceux d’autrefois ? Il serait bien hasardeux de l’affirmer, et plus encore de généraliser une telle assertion. Force est de reconnaître que les références ont changé et que les critères antérieurs relevaient davantage de l’adaptation, reflets d’une norme sociale, que d’une maturation psychologique de la personnalité.

La relativisation des valeurs et des nonnes sociales libère l’individu de la contrainte de se conformer aux «prêts à penser» idéologiques véhiculés par la société. Mais cette liberté a pour effet de renvoyer davantage chacun à soi-même et de le confronter à ses ressources propres. L’impact sur les adolescents de cette libéralisation des mœurs et de cet assouplissement des contraintes sociales a souvent été souligné. Ils accroissent les possibilités individuelles de choix et d’expression mais sollicitent spécifiquement les possibilités personnelles de chacun, et par là même révèlent davantage les vulnérabilités individuelles que ne le faisait un cadre moral et social plus contraignant. On peut y voir la raison principale de l’accroissement des troubles de la personnalité. L’affaiblissement des limites extérieures fait ressortir le flou des repères internes. Le statut d’adulte y perd en partie sa cohérence classique, ses limites paraissent imprécises. L’adulte nouveau, celui du XXIe siècle, n’est-il pas à chercher du côté des individus capables de s’adapter à un monde changeant, protéiforme ? Mais dans ce tiraillement quasi permanent entre la prise en compte de ses besoins et désirs propres et l’adaptation aux exigences de la réalité, l’unité du sujet risque à tout moment de s’y perdre. Alors, qu’est-ce qu’être adulte? Plus qu’un état, ne vaut-il pas mieux penser que c’est un mode de fonctionnement psychique ? Comme tout fonctionnement, il exige certaines conditions pour se maintenir et peut être sujet à variations selon le contexte interne et externe. Autrement dit, chacun fonctionne de façon plus ou moins adulte selon les circonstances, les moments de la vie. Ce mode de fonctionnement ne se réfère pas tant à un idéal absolu, utopique, et à ce titre
peu adulte, qu’aux potentialités d’un sujet donné dans un environnement donné. Deux critères s’imposent pour qualifier ce «fonctionnement adulte » : une capacité d’autonomie et une activité réflexive, c’est-à-dire une double possibilité de distanciation vis-à-vis des autres et de soi-même. Ces capacités supposent elles-mêmes de savoir différer les réponses et attendre que soit venu le moment propice à la réflexion.

Ces capacités reposent sur un travail d’intégration de ce qui vient de l’enfance, qui n’est ni répression ni nécessairement satisfaction directe, mais bien transformation. Le fonctionnement adulte résiderait ainsi dans cette capacité du sujet à demeurer en contact avec ce qui demeure en chacun d’infantile (qui n’est pas nécessairement enfantin, mais est souvent ressenti ainsi par le sujet qui en a honte et le réprime), tout en s’adaptant à la réalité et avant tout à la présence d’autrui.
Le culte de la répression et de la maîtrise qui auparavant servait volontiers de référence à ce que devrait être un état adulte a fait place à une conception plus dynamique que statique. Un adulte n’est pas nécessairement un sujet rigidifié, crispé sur ses positions, mais une personne capable de se laisser surprendre par les émergences de l’infantile, d’accueillir les élans internes comme les nouveautés venues de l’extérieur sans immédiatement se sentir submergée et menacée de débordement. Être adulte ne signifie pas choisir le besoin de contrôle et de répression des é notions au détriment du plaisir de la satisfaction. Le ris< jue serait grand sinon de voir l'adulte se dessécher et < e couper de ses racines vivantes, nécessairement toujo urs liées à l'enfance. L'adolescence peut être vue comme un processus asymptotique n'ayant pas de fi n. Le problème n'est pas tant de savoir si on a vraiment fait le deuil de son enfance. Il s'agit plutôt de savoir si la peur d'être débordé n'a pas conduit le su et à élaborer des stratégies défensives trop rigides qui le coupent trop vite et trop violemment de ses liens à l'infantile, empêchant tout travail d'investigation ulté rieur. Quand c'est le cas, on a l'impression que ces personnes ont rompu de manière brutale avec une partie de la problématique adolescente. Cela peut s'en ressentir un jour, ou cela peut ne jamais réémerger de coûte une vie. Mais on voit souvent les effets d'une telle rupture au niveau de la deuxième génération. De tels cloisonnements ne sont pas en effet sans conséquences sur les liens que ces adultes établissent avec leurs propres enfants. C'est par exemple le cas de ces parents apparemment solides, qui auraient envie d'un lien chale|ureux avec leur enfant, mais qui ne peuvent qu'introduire distance et raideur. Confrontés à leurs émotions, immédiatement perçues comme infantiles, ils sont pris de panique et se sentent obligés de prendre de la distance. Une adolescence réussie est sans doute une adolescence qui n'a pas coupé les pojits avec ce qui demeure en chacun de besoins li accueillir sans être subm és à l'enfance, et qui peut les ergée par eux.

Pourquoi « fait-il la gueule »

Pourquoi « fait-il la gueule » ?

Faire la gueule » est le signe distinctif par excellence de l’entrée dans l’adolescence. Il résume à lui seul le paradoxe de l’adolescent pris entre le besoin de solliciter l’entourage familial et la volonté de s’y opposer et de s’en abstraire. « Faire la gueule » est un premier compromis possible
entre ces deux aspirations ressenties comme parfaitement contradictoires. Contradiction qui déchire l’adolescent, le fige tant dans sa pensée que dans son corps, et lui impose cette attitude qu’il subit plus qu’il ne la contrôle. « Faire la gueule » se voit et a des répercussions immédiates sur l’atmosphère familiale. Mais, pour l’adolescent, cette attitude de repli sur soi-même peut parfois
simplement signifier qu’il souhaite qu’on le laisse tranquille. C’est pourquoi il pourra déplorer en toute bonne foi la mauvaise ambiance qui règne au sein de la cellule familiale, sans vraiment en comprendre les causes… Lui en vouloir serait faire intrusion dans son espace privé, le déranger, voire lui faire violence, et ce d’autant plus qu’il a l’impression de ne rien demander
aux autres. On retrouve dans ce type d’attitude les deux angoisses entre lesquelles oscille constamment l’adolescent : l’angoisse de passer inaperçu et de se sentir abandonné et l’angoisse de ressentir comme une intrusion persécutrice tout intérêt qui lui serait manifesté. Comme tout paradoxe, c’est une fausse contradiction : c’est en acceptant de se nourrir de l’intérêt des autres
que l’adolescent en aura moins besoin et se sentira plus libre à leur égard. On ne « fait la gueule » qu’à ceux qu’on aime ou vis-à-vis desquels l’attente afFective est importante. Et la tentation de « faire la gueule » sera d’autant plus grande que la proximité et la dépendance affectives seront plus
fortes entre les deux protagonistes. L’adolescent qui adopte ce type de comportement préferentiellement envers sa mère l’adoptera plus difficilement envers son père, envers ses grands-parents et plus encore envers les parents d’un ami. C’est la qualité de proximité et de complicité du lien qui accroît le risque de ce genre de réponse, ainsi que la disponibilité de la personne qui la
subit.

L’état amoureux en est un bon exemple par ce qu’il sollicite et révèle de dépendance affective réciproque et de délégation à l’autre d’une partie de soi-même, comme si cet autre était devenu le représentant de ce qu’on voudrait être et avoir de meilleur. Mais le prix à payer est le risque d’une dépossession de soi-même en cas de conflit et de séparation. C’est-à-dire d’une dépendance affective qui rende l’adolescent particulièrement vulnérable. Un exemple : une sortie commune est organisée,
préparée et attendue avec d’autant plus d’impatience qu’elle marque un événement important tel que l’anniversaire de la rencontre. Or l’un des deux est en retard. La violence de la déception est proportionnelle à l’intensité de l’attente. Plus le retard est important, plus le plaisir de la soirée à venir se transforme en déplaisir. Au point qu’au bout d’un certain temps, celui qui attend ne sait même plus s’il a encore envie de sortir. Quand l’autre arrive enfin, il est trop tard et il
trouve son partenaire en train de «faire la gueule» et n’ayant réellement plus envie de cette soirée. La déception a détruit les racines du désir et cela à cause de l’intensité de l’envie. Si le retardataire le prend au mot et se retire, c’est probablement la pire erreur qu’il puisse commettre. Si, par contre, inversant la situation, il se met lui-même dans une position identique de passivité,
d’attente, de demande, la situation a des chances de s’arrange.

Cet exemple nous paraît être significatif de ce qui se passe à l’adolescence et de l’extraordinaire capacité des adolescents à renverser une situation en son contraire, en fonction même de l’intensité des attentes, surtout si celles-ci concernent un adulte très investi comme peut l’être un parent. Pour y répondre, il faut savoir faire violence à l’adolescent en provoquant l’échange et la
rencontre qu’il prétend refuser, mais qu’il attend sans en être conscient. Il faut le faire suffisamment tôt avant que l’isolement de l’adolescent ne l’ait amené à se construire dans le rejet de ses parents et, parfois même, de l’ensemble des adultes.