Il a peur de devenir fou. Que faire

Il a peur de devenir fou. Que faire?

C’est une crainte qui est loin d’être exceptionnelle à l’adolescence, même si elle ne se formule pas toujours aussi clairement. Elle correspond à une peur caractéristique des enfants de cet âge : celle de perdre le contrôle de soi. Elle reflète bien les fortes pressions auxquelles est soumise la personnalité de l’adolescent du fait de la puberté : pression de la montée en puissance des désirs et des appétits en tous genres; pression des contraintes externes et de la nécessité de ménager l’amour des parents; pression liée aux contradictions dont l’adolescent est porteur, à son besoin des autres qui s’oppose à son désir de se suffire à lui-même. Ses contradictions peuvent aisément lui donner le sentiment qu’il ne peut plus les contenir et qu’il va exploser : c’est ce qu’il nomme «folie». L’adolescent aura d’autant plus tendance à exprimer son malaise par une forme de violence explosive qu’il aura plus de mal à mettre des mots sur ce qu’il vit, et donc à le comprendre.

On appelle généralement folie ce que l’on ne comprend pas. C’est dire si cette peur relativement banale est, dans la majorité des cas, bien éloignée de la folie comme maladie. Ce n’est pas une raison pour prendre la crainte de l’adolescent à la légère; la meilleure réponse que l’on puisse lui fournir est de l’aider à comprendre ce qui se passe en lui et à mettre des mots sur ce qu’il ne fait que subir pour enfin l’apprivoiser.

Il surfe sur le Net

Il surfe sur le Net.

Internet représente pour le moment le sommet des moyens de communication modernes. Comme le téléphone, les jeux vidéo, la télévision ou les jeux de rôle, il peut tout à la fois faciliter la communication
– ce qui est théoriquement son rôle — ou être un moyen pour l’adolescent de s’enfermer dans un monde virtuel. Car c’est une forme de communication sur laquelle l’adolescent peut exercer un contrôle total. Il y dispose à la fois de potentialités quasiment infinies et du choix d’y mettre fin à tout moment, sans avoir à en référer à quiconque. Il n’a pas davantage à se préoccuper des effets de son discours ou du contenu de sa communication sur les autres. Il est seul maître à bord, sans aucun adulte qui puisse s’interposer.

C’est évidemment cette toute-puissance potentielle qui constitue le facteur de risque essentiel. Il faut donc éviter que l’adolescent n’en arrive à s’enfermer dans cette activité et qu’elle ne se transforme en une pseudocommunication. Donc, pour que le Net puisse garder son extraordinaire pouvoir d’ouverture sur le monde sans nuire à l’adolescent, il est préférable qu’il demeure un moyen d’échange et de communication avec son entourage. Plutôt que d’interdire ou de critiquer son usage, il vaut mieux que les adultes en fassent l’objet d’un intérêt partagé, au minimum en s’intéressant à ce qu’en dit l’adolescent et au plaisir qu’il y trouve, ou, mieux, en demandant à l’adolescent de les initier à cette nouvelle technologie s’ils ne sont pas eux-mêmes très au fait de la façon dont le Net fonctionne.
Ce qui ne doit pas empêcher les parents de veiller à ce que l’usage de cet outil soit régulé en le restreignant en fonction de l’âge et de la maturité de l’adolescent. Il existe maintenant des moyens, certes toujours relatifs mais tout de même efficaces, d’interdire l’accès à certains sites, et les parents ont tout intérêt à s’en informer. Il est intéressant de voir combien le Net peut permettre à certains enfants qui ont de grandes difficultés à communiquer de trouver un nouveau moyen de communication tolérable par eux, parce que justement maîtrisable, sans liens émotionnels et physiques avec l’interlocuteur. Ce peut être un progrès pour eux. Pour ce type d’adolescents, il faut en accepter l’usage, même excessif, en espérant qu’ils puissent y devenir performants, ce qui deviendra peut-être, dans un deuxième temps, un atout qui leur permettra de mieux s’insérer dans la vie adulte.
Ce qui pourrait ne pas paraître souhaitable pour un adolescent qui a les moyens d’établir avec les autres une communication dite normale peut devenir une chance pour ceux qui souffrent sur ce plan d’un handicap. Cela n’exclut pas bien entendu, même dans ce dernier cas, que les adultes doivent faire effort pour s’immiscer progressivement dans un lien trop exclusif avec la machine.

Il se met en colère pour un rien. Comment réagir

Il se met en colère pour un rien. Comment réagir?

Cela n’est pas nécessairement bien grave, et pourtant tout parent pressent vite que cette colère
incontrôlable est le signe d’une souffrance et d’un échec préoccupants. L’impossibilité de se contenir est révélatrice de deux choses : si l’on ne peut pas se maîtriser, c’est que l’on est à bout, et si l’on est en colère, c’est que l’on est malheureux. Deux bonnes raisons pour que les parents s’en
préoccupent et n’abandonnent pas leur enfant à sa solitude. Il n’est bon ni pour l’entourage ni pour l’intéressé de supporter cette situation sans mot dire, sous prétexte que l’adolescent est comme cela, ou que c’est passager, ou encore qu’il souffre déjà suffisamment lui-même sans que l’on vienne en rajouter. Aucune tyrannie n’est bénéfique, ni pour le tyran ni pour ses victimes. L’adolescent est lui-même victime de ce qu’il ne peut contrôler en lui. Il n’est pas acceptable qu’un adolescent soit toujours en colère : s’il ne peut se contrôler, il doit être aidé et accepter d’aller cher-
cher les réponses adaptées à ses difficultés. Derrière la colère se cachent toujours des conflits.
Mais des conflits qui, en général, ne peuvent être formulés clairement; des conflits qui se nourrissent des paradoxes exacerbés par cet âge et des contradictions perçues comme impossibles à résoudre par l’adolescent. C’est aux parents de poser les limites que l’adolescent ne peut trouver lui-même et de chercher avec lui et avec l’aide de tiers appropriés les solutions qui s’impo-
sent : explications familiales, psychothérapie individuelle et/ou familiale, antidépresseurs ou calmants, éloignement de la famille, etc.

L'adolescence est-elle une période de crise

L’adolescence est-elle une période de crise?

Oui, l’adolescence est nécessairement une période de crise : on ne peut plus être après comme on
était avant. Elle impose un changement physique, mais aussi psychologique, à chacun. Changement important puisque l’enfant dispose désormais d’un corps adulte capable, en particulier, de procréer. Changement rapide également, parfois spectaculaire. Le caractère inéluctable de ce changement et la pression psychologique qui en découle donnent à l’adolescence ce caractère de crise. Il est nécessaire qu’aux changements corporels correspondent des modifications psychiques. L’adolescent doit à la fois intégrer son nouveau corps et modifier ses relations avec ses parents. Si son caractère et son com-
portement étaient les mêmes à la fin de l’adolescence qu’au début, cela représenterait une régression à une situation infantile.

Mais crise ne veut pas dire nécessairement manifestations spectaculaires, bruyantes ou violentes, ni même situation de conflits répétés. Elle n’est pas plus synonyme de souffrance inévitable. Le changement n’est pas nécessairement douloureux. Il s’accompagne même souvent, à cet âge, d’un sentiment de liberté, de délivrance des carcans de l’enfance, d’enthousiasme devant les possibilités et les plaisirs nouveaux qui s’offrent à l’adolescent, notamment en matière d’amitiés et de relations amoureuses.
II faut cependant reconnaître que ce changement forcé vers un état adulte, qui, à notre époque, tarde de plus en plus à venir, comporte trop d’incertitudes sur l’avenir, trop de sentiments contradictoires concernant le présent pour être vécu aussi heureusement que les adultes aimeraient le croire, oublieux de leur propre mal-être à cet âge. Mais les moments de doute, de flottement, de malaise ne sont pas un drame, et encore moins une maladie. Certes, la majorité des adolescents
auront à vivre une crise qui durera quelques années, avec des moments plus critiques que d’autres. Car ils vont subir une mutation physique, psychologique et sociale qui va changer leur façon d’être, leur image d’eux-mêmes et leurs relations à eux-mêmes, aux autres et au monde. Ces mutations, cependant, se dérouleront, pour la plupart d’entre eux, sans «crise» majeure, que ce soit pour eux ou aux yeux des autres. Que se passe-t-il par contre pour les 15 à 20% d’adolescents qui vont vivre une adolescence «difficile»? L’enquête européenne quadriennale, réalisée auprès des jeunes âgés de 11 à 15 ans et conduite en France par le CFES (Centre français des études sociales), a montré la
remarquable constance de leurs opinions et attitudes ces deux dernières décennies. Ils expriment en moyenne une impression de bien-être, se disent à 87 % heureux et ont confiance en eux à 73%. Mais il ne s’agit là que d’une moyenne ; en réalité, l’indice de confiance chute sensiblement — de près de 20% – entre l’âge de 11 ans et celui de 15 ans.

Cette enquête illustre parfaitement ce qu’observent médecins et psychologues : l’effet négatif sur l’image de soi et, en miroir, du monde qu’induit la puberté. L’adolescence réactive plus particulièrement ce qui demeure en nous d’insécurité intérieure et de dépendance affective aux parents. L’enfant arrive en effet à la puberté avec des besoins de dépendance plus ou moins importants selon la nature de son sentiment de sécurité intérieur et de sa confiance en lui. Certes, confiance et sécurité sont toujours relatives : nous avons tous besoin d’un apport extérieur qui vienne soutenir nos ressources intérieures. Mais chez ceux qui vont être massivement tributaires d’une présence extérieure pour assurer leur équilibre interne, cette présence, en particulier celle des parents, devient l’enjeu de nombreux conflits au moment de l’adolescence. Ces conflits nais-
sent parce que cette présence se sexualise et parce que la dépendance affective à l’entourage est contradictoire avec la nécessité de devenir autonome. C’est à ce moment-là que les adolescents vont ressentir le besoin des autres comme une pression et une contrainte d’autant plus insupportables qu’ils vont souvent les percevoir comme venant de l’entourage.
L’expression la plus commune de ce changement concerne les relations d’intimité avec l’entourage
proche. Tout se passe comme si on assistait à une soudaine réduction de la distance entre l’adolescent et ses parents. L’adolescent a l’impression que son espace est brutalement envahi par leur omniprésence. Il a le sentiment d’une invasion et d’une promiscuité permanentes, comme si le seul fait qu’ils soient là impliquait un contact physique, source de réactions de rejet, voire
de dégoût. On dirait que l’adolescent vient juste de remarquer que ses parents sont pourvus d’un corps, dont il se met à percevoir ce qu’il juge être les défauts, et dont la seule pesanteur ou, par exemple, les odeurs qui en émanent sont volontiers source d’irritation, jugées intolérables. Du jour au lendemain, l’adolescent refuse les câlins et les baisers, même de convention, dont il pouvait jadis être si demandeur.
C’est l’époque où le familier est volontiers synonyme de repoussant. Cette mise à distance physique va souvent se traduire, au sein même du territoire familial, par une redistribution de l’espace : évitement de la chambre parentale, fuite des espaces communs, recherche d’un espace privé, enfermement dans la chambre, utilisation d’espaces extra-familiaux (domicile des amis, lieux publics, etc.).

Les proches de l’adolescent sont ainsi l’objet d’un phénomène d’attraction-répulsion d’autant plus marqué que la relation antérieure était plus intense et plus chargée d’attente. Ce phénomène peut concerner directement la personne investie (en général un parent) ou porter sur des attributs de cette personne, métier, valeurs, idéaux… On retrouve au minimum ce type de comportement dans les conduites d’opposition ordinaires. Mais il suffît d’un éloignement, même minime, pour que l’adolescent se laisse aller et exprime au grand jour ce qu’il est obligé de réprimer avec le parent incriminé, comme le prouvent la disparition de toute opposition et la serviabilité dont il fait preuve chez les parents de ses amis, ou encore la spontanéité de l’expression de ses émotions lorsqu’il se trouve avec l’un de ses grands-parents.

Les conduites d’opposition sont, en effet, une des formes privilégiées de ce nouvel aménagement de l’espace familial. Elles occupent toute la gamme des comportements possibles, de la simple bouderie de l’adolescent à l’agression directe de l’un ou des deux parents. Ces conduites d’opposition s’étendent aussi du besoin de se créer un espace préservé plus ou moins secret, du désir de s’enfermer dans sa chambre ou de saisir toutes les occasions pour quitter la maison familiale, à la fugue ou à l’errance dans les cas extrêmes. À côté de ces comportements plus ou moins provisoires, l’adolescence est riche d’attitudes contrastées qui ont donné naissance à des comportements suffisamment stables et durables pour être à l’origine de modèles identitaires de l’adolescent. On connaît les stéréotypes de l’adolescent romantique, rêveur, secret et passionné, de l’ascète, du révolté refusant tout compromis et bien décidé à faire triompher ses idéaux. En fait également
partie celui de l’adolescent qui s’enfonce avec acharnement dans la délinquance, le vandalisme, la drogue, comportements auto- et hétérodestructeurs. Ou encore ceux de 1 adolescent toujours en quête de nouveaux risques, qui ne se sent exister qu’en mettant enjeu ses acquis, sa santé, voire sa vie elle-même ; de l’adolescent qui fuit la confrontation avec la réalité, s’évade dans la mythomanie ou qui ne peut trouver plaisir et intérêt qu’en cachette des autres. Les adolescents se trouvent confrontés au paradoxe qui est au cœur même de cette période de la vie, et qui peut se formuler ainsi: « Ce dont j’ai besoin, cette force que je n’ai pas et que je prête aux adultes, est – justement parce que j’en ai besoin — ce qui menace mon autonomie naissante. » Comme tout paradoxe, il a un effet d’inhibition sur la pensée et peut donner le sentiment de devenir fou. C’est ce que traduisent les adolescents quand ils disent : «J’ai la tête prise ; ma mère me prend la tête; mon prof me prend la tête…» Seulement, ce que l’adolescent ne peut percevoir, c’est que ce personnage est toujours investi et important pour lui, et que «la tête est prise» parce qu’elle est ouverte. C’est-à-dire que l’adolescent est dans une situation d’attente et de demande. C’est un des drames
de l’adolescence : il n’y a pas pire ennemi que soi-même, et le pire ennemi ici, ce sont les attentes inconscientes qu’on a pour l’autre.

Il est difficile pour un adolescent de ne pas ressentir les transformations de la puberté comme une sorte de violence subie, du fait même qu’il ne les choisit pas, alors qu’après la phase de latence — «l’âge de raison» (qui se situe entre 6 ou 7 ans et la puberté) – qui ouvre à la maîtrise des apprentissages, il pouvait penser qu’il avait désormais le contrôle de son développement. Mais la puberté est aux antipodes de la phase de latence : quand celle-ci a permis le développement de la maîtrise (des connaissances mais aussi de la motricité), la puberté vient introduire le trouble, le doute, l’indéfini. Autant de questions liées à l’impuissance de l’adolescent face aux changements corporels qu’il n’a pas choisi, comme il n’a pas choisi son corps, son sexe, ni tout ce dont il hérite et qui le confronte aux lois naturelles. Elle le renvoie à sa soumission infantile aux désirs de ses parents. C’est ce qu’expriment les adolescents quand ils disent : «Je n’ai pas choisi de naître » et dont le contrepoint n’est autre que le «Je peux choisir de mourir» de la tentative de suicide… Une fois de plus, la violence se présente (en l’occurrence celle de l’autodestruction)
comme l’ultime moyen de maîtriser quoi que ce soit face à une situation qui dépasse l’adolescent. Le choix de la vie, du succès, du plaisir est toujours aléatoire et dépend beaucoup de facteurs que l’on ne maîtrise pas, l’opinion et les sentiments des autres, par exemple. De plus, le plaisir a toujours une fin et confronte les anxieux aux angoisses de perte et de séparation, alors qu’ils peuvent toujours être maîtres de leurs échecs, du refus d’utiliser leurs potentialités, de leurs comportements d’autosabotage et d’autodestruction.

Une véritable fascination pour le négatif est donc le danger qui guette nombre d’adolescents peu sûrs d’euxmêmes. Paradoxalement, le renoncement leur confère un pouvoir que la recherche de la réussite ne leur donnerait pas. Le plaisir qu’ils ressentent est lié à l’emprise qu’ils ont sur leurs désirs et non à la satisfaction de ces derniers. C’est le prix à payer par l’adolescent pour se rassurer et se prouver qu’il a les moyens de contrôler et ses désirs et leurs objets, qu’il n’est pas sous leur
dépendance. On comprend alors l’effet de soulagement des comportements autodestructeurs, l’apaisement qui peut accompagner la décision de se suicider ou l’effet anxiolytique que peuvent avoir brûlures et scarifications du corps. Mais il est important de repérer ce que ces comportements révèlent de désir d’affirmation, de déception et de colère. Le plus souvent, ils n’expriment pas tant un désir de mourir qu’un besoin d’autodestruction qui est à la fois rejet catégorique de ce qui est attendu d’eux, notamment par les parents, et besoin, souvent largement méconnu, d’être vus et d’exister pour ceux-ci, ne serait-ce que dans l’inquiétude suscitée. Ces adolescents ne peuvent s’abandonner au plaisir partagé, vécu comme humiliant. En réalité, ils sont fortement tributaires de leur entourage. Cette dépendance les rend particulièrement sensibles à la déception. Plutôt que d’être déçus, il leur semble préférable de ne plus avoir d’intérêt. L’attente se transforme alors en rejet. Et la recherche d’un plaisir partagé fait place à l’attaque contre soi-même, dont l’intensité sera proportionnelle
à celle de l’attente.

C’est le moment où les adolescents abandonnent ce qui les valorisait aux yeux de leurs parents, surtout de celui dont ils ont envie d’être les plus proches. Même s’ils brillent dans la danse, le piano ou la gymnastique, ils décident brutalement que cela ne les intéresse plus. La véritable raison en est que l’enjeu est devenu trop important. Avec ce refus, ils prennent de la distance par rapport au parent auquel ils voulaient plaire, se prémunissent en même temps d’une déception possible et
souvent ont le bénéfice de provoquer l’attention désolée et apitoyée de celui-ci (cf. question 79, p. 201). Le moyen pour l’adolescent d’introduire une distance avec ceux dont il a le plus besoin, c’est donc de souffrir et d’inquiéter d’une façon ou d’une autre. Il n’est alors ni coupable de plaisir excessif avec un des parents au détriment de l’autre, ni sous la coupe de ce parent, sans cependant être seul, puisqu’il suscite l’inquiétude et que la situation de proximité, évitée dans le plaisir, va se retrouver dans l’insatisfaction réciproque.

Il dort encore avec nous. Est-ce normal

Il dort encore avec nous. Est-ce normal?

L’intrusion d’un préadolescent ou même d’un adolescent dans la chambre de ses parents est plus fré-
quente qu’on ne le pense. Les prétextes en sont nombreux, que ce soit une impossible cohabitation
avec les frères et sœurs, des difficultés d’endormissement, des cauchemars à répétition ou des soins qu’il faut prodiguer. La réponse à cette question est pourtant simple : dormir régulièrement dans la chambre de ses parents, à côté, avec eux ou à la place de l’un des parents n’est jamais bénéfique et peut avoir des conséquences négatives. Et ce quel que soit l’âge de l’enfant. Pourquoi ? La dépendance mutuelle de l’enfant et de ses parents est trop importante pour que ceux-ci ne fassent pas extrêmement attention à ce que les conditions d’une séparation minimale soient respectées. Que la chambre des parents et celle des enfants soient séparées est la première de ces conditions. La chambre est par
excellence le lieu du domicile familial qui représente l’intimité de la personne. Dans le cas des parents, cette intimité est aussi celle du couple et de sa vie sexuelle. La présence de l’enfant ou de l’adolescent dans leur chambre ne peut qu’accroître sa curiosité à cet égard et, dans le même temps, l’obliger à la réprimer massivement. Cette promiscuité contribue à atténuer la différence entre les générations et à accentuer les difficultés de différenciation parents/enfants et de leurs
rôles respectifs. L’enfant ou l’adolescent s’installe d’ailleurs souvent à la place de l’un des parents, le plus souvent le père, absent de la maison ou amené à dormir dans une autre pièce.
Or cet enchevêtrement des générations est souvent d’autant plus important que c’est un fait acquis et admis par les parents qui révèle un problème de couple. L’enfant ou l’adolescent sert de compensation à ce malaise ou ce conflit en empêchant toute intimité sexuelle et/ou en protégeant un de ses parents de la solitude. Mais en se rassurant, ce parent place son enfant dans une situation d’insécurité ; il inverse les rôles en le mettant au service de ses besoins et en accroît d’autant plus la dépendance que cette situation commence par faire plaisir à l’enfant avant de le gêner. Ces différents paramètres rendent d’autant plus difficile le travail d’acquisition de son autonomie par l’adolescent.
Il est, en outre, facile d’imaginer que la puberté, et la façon dont elle sexualise le corps et les relations, rend la situation plus difficile encore à gérer pour un adolescent que pour un enfant.

Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible

Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible ?

Cette inquiétude est fréquemment éprouvée et exprimée par des parents qui ne parviennent pas à comprendre que le seul rappel à l’affection ne peut suffire à rendre l’adolescent conforme à leurs souhaits. La difficulté à comprendre la nature des liens affectifs qui unissent les adolescents à leurs parents est le grand malentendu de cet âge. Ce malentendu est la conséquence du caractère contradictoire des liens d’attachement. C’est le paradoxe central du développement : plus on est en insécurité interne, plus on dépend d’autrui pour se rassurer, mais moins on peut recevoir. Ainsi, c’est une dépendance affective excessive à l’égard de leurs parents qui peut conduire certains adolescents à se distancer d’eux en retournant leurs attentes affectives en indifférence ou en
opposition. Ce comportement peut donner l’impression aux parents que l’adolescent ne les aime plus alors qu’il est, en réalité, dans une attente impossible à gérer. Cette référence à la qualité de l’attachement, pour caractériser la relation de l’enfant aux parents et ses effets sur le développement de celui-ci, permet de dépasser les ambiguïtés de la notion d’amour et de mettre en valeur la fonction fondatrice du style de relation au monde, aux autres et à soi-même, des premiers
attachements. Un enfant doit se sentir aimé par ceux qui l’élèvent pour pouvoir s’aimer lui-même et être capable d’aimer les autres à son tour. Mais qu’entendon par aimer? De quelle nature est cet amour dont bien peu de personnes, et de parents en particulier, se diraient dépourvus? Et pourtant, ses manifestations comme ses effets sur ceux qui en sont les destinataires sont loin d’être identiques. Il y a tant de façons différentes d’aimer, y compris chez la même personne.

L’amour d’un être humain pour un autre que lui est le résultat d’une alchimie complexe de sentiments dont la qualité varie selon l’équilibre de ses composants et des attentes et besoins de celui qui le reçoit. Il en est de même de l’amour d’une mère ou d’un père pour son enfant. Cet amour est fait de l’histoire de ce parent, de ce qu’il a reçu de ses propres parents et par rapport à quoi il va réagir pour répéter ce qu’il a vécu, ou, à l’inverse, chercher à s’en démarquer, de ses attentes et de la rencontre de celles-ci avec la réalité de l’enfant. Il est fait de sa capacité d’empathie, d’identification à l’enfant, de prise en compte de ses besoins et de ce qu’il peut ressentir, avec bien sûr le risque d’un écart ou de projections non harmonieuses entre l’adulte et l’enfant.

Aimer, ce peut être, pour certains, chercher dans l’enfant ce qu’on aurait voulu être, lui offrir ce dont on a eu le sentiment de manquer, avec alors le risque de régler ses comptes avec ses propres parents au détriment de la prise en compte et de la satisfaction des besoins réels de l’enfant. Pour d’autres, ce sera avant tout chercher un miroir dans lequel se regarder, ou rendre l’enfant conforme à l’image idéale qu’on s’est forgée de lui. Ce peut être aussi chercher auprès de lui une compensation pour ce qu’on n’a pas par ailleurs, ou qu’on a perdu : l’amour d’un parent, celui d’un conjoint, la perte d’un autre enfant, une déception dans la vie professionnelle, etc.
Ces sentiments, le plus souvent inconscients pour celui qui les vit, imprègnent et orientent fortement les attitudes, les gestes, l’ensemble des interactions entre enfant et adultes. C’est la nature tendre, souple, attentionnée de la relation ou au contraire brusque, tendue, sans égards qui en dépend, comme la qualité de plaisir partagé ou de tension plus ou moins agressive encre l’adulte et l’enfant. Ces sentiments et attitudes peuvent varier à l’infini d’un individu à l’autre, mais aussi chez un même individu selon sa situation, son environnement, son état affectif du moment.

Ces sentiments, largement inconscients et plus facilement perceptibles par les autres que par soi-même, ne sont pas aisément modifiables. En outre, ce que l’enfant, et plus encore le bébé, perçoivent, ce ne sont pas les apparences et ce qui est dit mais l’état de tension ou de détente, d’inquiétude ou de plaisir dans lequel se trouve l’adulte. Tout ceci se traduit bien plus par son tonus musculaire, l’éclat de son regard, la souplesse de ses gestes, ses intonations, que par le contenu de ses paroles. Ainsi, plus sa confiance en lui est assurée, plus un individu entre facilement en contact avec un autre qui ne menace pas son autonomie et dont il peut se nourrir d’autant mieux qu’il ne se perçoit pas comme affamé et qu’il pourra choisir ce qui lui convient, aux doses souhaitées. Cette sécurité que l’individu n’a pas à l’intérieur de lui, il va tenter de la retrouver en figeant tout ce qui pourrait la déstabiliser, en particulier ses émotions et ses liens affectifs. Ce sera particulièrement vrai, spectaculaire, et souvent dramatique dans ses consé-
quences, à l’adolescence. Certains adolescents affirment leur existence et leur différence à la fois par un refus et un rejet catégoriques de ce qui est attendu d’eux, notamment par leurs parents, et par un besoin d’être vus et d’exister pour ceux-ci qui ne peut s’exprimer que par l’inquiétude suscitée. Le plaisir partagé, vécu comme une reddition aux autres, est impossible. L’intensité
même de l’attente déçue interdit toute satisfaction.

Ainsi, ils prennent de la distance par rapport au parent auquel ils souhaiteraient plaire, se prémunissant en même temps d’une déception possible et, souvent, ont le bénéfice de provoquer l’attention désolée et apitoyée du parent. Ils parviennent alors à être proches, mais dans une déception et un regret qui leur permettent de se croire lointains, à distance, dans l’indifférence et surtout pas dans le plaisir partagé. L’adolescent introduit ainsi des mécanismes de distanciation avec les personnes qu’il investit le plus, se privant notamment des relations de tendresse qui faci-
literaient les intériorisations nécessaires pour renforcer son estime de lui-même. Et le moyen d’introduire cette distance, c’est de souffrir et d’inquiéter d’une façon ou d’une autre. L’adolescent n’est alors ni coupable de plaisir excessif avec un des parents au détriment de l’autre,
ni sous la coupe de ce parent. Il n’est cependant pas seul puisqu’il suscite l’inquiétude et que la situation de proximité évitée dans le plaisir va se retrouver dans l’insatisfaction et l’inquiétude.