Elle veut se faire tatouer ; il veut un piercing. Faut-il accepter

Elle veut se faire tatouer ; il veut un piercing. Faut-il accepter?

Tatouages et piercings ne sont que Tune des nombreuses modalités dont dispose l’adolescent pour
apposer sa propre trace sur son corps, manifester sa différence et se démarquer des adultes. Pour mieux en comprendre le sens, il faut dire quelques mots de la place du corps à l’adolescence. Nous avons vu que ce sont les changements corporels de la puberté qui marquent l’entrée dans l’adolescence. Ces transformations ne sont ni plus décidées, ni plus choisies par l’adolescent qu’il ne choisit son sexe ou son apparence physique. Face à cette métamorphose physique, l’adolescent a l’impression que son corps le trahit au lieu de le protéger et qu’il révèle des émotions qu’il aurait préféré tenir cachées, quand il rougit malgré lui, par exemple. Chez les plus vulnérables d’entre eux, le corps est vécu comme un corps étranger qu’il va falloir se réapproprier.
Si l’on ne choisit pas son corps, on peut par contre choisir la façon dont on Thabille et dont on le présente. Les modes vestimentaires, la tenue, la coiffure et les marques corporelles vont devenir pour l’adolescent les moyens privilégiés d’y imprimer sa marque personnelle. Dans ce rapport au corps, on retrouve les règles qui régissent le comportement adolescent dans son entier : plus l’adolescent est insatisfait de lui-même en général et de son corps en particulier, plus le besoin d’être vu et remarqué sera fort, plus le moyen choisi passe par une violence exercée à l’égard du corps. Les manifestations les plus extrêmes de cette transformation volontaire semblent en effet ne pas rechercher l’embellissement, être plus du côté du rejet du corps que de la tendresse et substituer la provocation à la recherche du regard admiratif des autres.

Sans être les plus violentes de ces manifestations, tatouages et piercings représentent une véritable inscription dans le corps, telle qu’en intégraient beaucoup de rites initiatiques. On y retrouve le besoin de marquer son territoire, d’affirmer son autonomie, affirmation qui ne peut se faire qu’au prix d’une certaine douleur (même toute relative) qui prouvera la capacité du sujet à supporter souffrances et difficultés. L’adolescent a également besoin, par ce « marquage », de s’assurer de ses limites et de conjurer les attentes qu’il a envers les autres (être vu, regardé, touché, pris dans les bras, etc.). Ce contact, trop désiré pour être acceptable, il va se le procurer à lui-même au travers des figures du tatouage et plus encore par le piercing, qui lui rappelle en permanence qu’il dispose d’un contact possible et entièrement contrôlable avec son propre corps. Cela est évidemment plus flagrant en ce qui concerne certaines formes de piercings comme ceux qui se situent sur le bout de la langue.
Quant aux anneaux, ils peuvent évoquer un désir d’être accroché, tenu, voire même attaché. Mais à qui ? Faute de réponse, l’adolescent met en scène ce désir, mais pour lui seul, dans l’évitement d’une possible rencontre avec autrui, ou encore en miroir de quelqu’un portant comme lui des signes identiques de reconnaissance. Dans le même temps, il affirme sa différence avec le monde parental, celui des adultes établis. Besoin et fuite d’un contact trop attendu, et attendu de façon trop ambivalente pour être tolérable, piercings et tatouages sont le signe que l’adolescent demande à
trouver un lien qui soit pour lui plus acceptable avec ceux dont il est le plus proche. Il faut donc y répondre. Ne pas y prêter attention, ou trop les banaliser, c’est ignorer le besoin sous-jacent qui a motivé le geste de l’adolescent et encourager une possible escalade. Cette réponse peut s’inspirer des règles communément appliquées aux réactions qu’induisent ce type d’attitudes adolescentes : se laisser interpeller ; essayer de déplacer le besoin de l’adolescent de s’exprimer en actes par le corps sur un échange verbal plus général portant sur lui, sur l’image qu’il a de lui-même et qu’il pense que les autres ont de lui ; mais aussi poser des limites, voire des exigences qui tiennent compte du style de la famille, de l’âge de l’adolescent et de la nature de ce qu’il demande ; enfin,
comprendre également que cela peut relever simplement d’un effet de mode qui en édulcore la signification.

Pour la très grande majorité des adolescents, tatouages et piercings ne sont qu’un moyen temporaire d’affirmer leur différence et une étape passagère dans leur évolution. A ce titre, ils les aident d’une certaine façon à se trouver eux-mêmes. Ce sera d’autant plus le cas que cela ne représentera pas une provocation trop importante par rapport aux normes de leur milieu, que les formes de tatouages ou de piercings qu’ils auront adoptées resteront modérées et que ces gestes s’inscriront
dans un phénomène de mode et de groupe.
Il n’y a donc pas, la plupart du temps, de quoi dramatiser quand il ou elle réclame un piercing ou un
tatouage ; mais il n’y a pas non plus de raison pour une famille qui n’est pas coutumière de ce type d’expressions de faire semblant de ne pas voir ce qui est fait pour être vu et pour étonner sinon choquer.

Le pensionnat peut-il être une solution

Le pensionnat peut-il être une solution?

Le pensionnat ne peut être en lui-même une soluon aux difficultés d’un adolescent. Mais il s’agit indéniablement d’un moyen et d’un outil qui peuvent lui permettre de se dégager de l’impasse dans laquelle il est en train de se fourvoyer. L’intérêt du pensionnat est qu’il offre à l’adolescent la triple possibilité d’être à distance de ses parents, dont il est trop dépendant pour bien les supporter, sans pour autant se retrouver seul, ce qu’il n’est pas encore prêt à assumer, et enfin d’être encadré, limité et stimulé à la fois par des adultes et par des camarades neutres affec-
tivement.
En outre, il permet à l’adolescent de sortir de ce paradoxe de l’attachement qui fait que plus il est en insécurité, plus il a besoin d’être rassuré par la présence de ses parents, et plus il est contraint d’échapper à ce qu’il vit comme une emprise de cet entourage en interposant entre celui-ci et lui l’insatisfaction, les plaintes et le sabotage de ses potentialités.

Le pensionnat n’est donc ni une punition de l’adolescent, ni la manifestation d’une quelconque défiance à l’égard des parents. Il permet juste à l’adolescent de vivre les acquisitions faites hors du regard parental comme étant les siennes et non le produit d’une soumission à leur désir.
Préconisé suffisamment tôt, de préférence avant 16 ans, il permet de limiter les risques du cercle vicieux de l’échec : l’adolescent cherche à échapper à l’influence parentale, du fait même du besoin qu’il en a, en ne faisant pas ce que l’on attend de lui, notamment sur le plan scolaire ; en même temps, l’échec le déprime et déçoit ses parents ; il se déçoit lui-même, se dévalorise, se démotive ; percevant qu’il aurait besoin d’aide, mais ne supportant pas celle de ses parents, il va alors chercher un appui vers des copains auprès desquels il trouve l’ambiance plus ou moins régressive qui lui rappelle son enfance, tandis que prise de drogue et d’alcool l’aide à fuir la réalité… C’est ce cycle infernal qu’il faut à tout prix éviter avant qu’il n’ait eu des effets trop délétères…

Toutefois, le pensionnat ne doit pas s’apparenter à une solution pour rompre avec la famille. Au contraire, se voyant moins, parents et adolescents sortent de leur exaspération réciproque et peuvent profiter les uns des autres lorsqu’ils se retrouvent. Ils sont moins souvent ensemble, mais plus heureux de l’être. C’est le plaisir des retrouvailles et souvent du succès scolaire… Par ailleurs, les contraintes extérieures du pensionnat donnent à beaucoup d’adolescents un sentiment de liberté intérieure retrouvée. Ils n’ont plus à supporter les contraintes de la vie familiale, qui les incitaient à se réfugier dans leur chambre pour regarder des films, écouter de la musique, téléphoner, pianoter sur leur ordinateur, surfer sur le Net, manger, fiimer ou encore rêver sur leur lit… Le seul fait d’évoquer cette séparation suffit parfois à apaiser les conflits et à améliorer les acquisitions de l’adolescent.
Les parents, en revanche, sont souvent plus difficiles à convaincre. Ils redoutent de se couper de leur enfant, craignent que celui-ci vive son départ comme une sanction et le leur reproche, et, plus profondément, appréhendent de se retrouver en couple. Il n’est pas rare également qu’ils se sentent coupables du soulagement que leur procure cette séparation temporaire. Enfin, ils peuvent avoir des réminiscences d’un séjour en pensionnat vécu comme pénible. Mais, outre le fait que le pensionnat a changé depuis leur génération, ils oublient souvent qu’il vaut mieux un mauvais souvenir et quelques reproches à l’égard des parents que de demeurer dans l’échec avec comme seule issue l’insatisfaction
et la dévalorisation de soi…