Les grossièretés font partie de son vocabulaire. Faut-il sévir

Les grossièretés font partie de son vocabulaire. Faut-il sévir?

Moyen classique d’affirmer son émancipation et de marquer sa différence et son territoire, les gros
mots se sont tellement banalises dès la petite enfance, du moins dans les cours de récréation, qu’ils ont perdu leur pouvoir de choquer. II n’apparaît donc pas souhaitable de leur redonner de l’importance. Cependant, il peut être bénéfique que les adultes donnent l’exemple et affirment, sans s’énerver, que l’usage des gros mots n’est pas indispensable pour manifester son indépendance d’esprit ou son pouvoir et qu’il relève d’un manque de respect de soi et des autres. Beaucoup pressentent que la dérive actuelle de l’expression verbale chez les jeunes n’est ni un facteur d’épa-
nouissement ni un facteur de plus grande liberté d’expression. Elle conduit plutôt à une surenchère verbale, souvent pauvre et répétitive, qui amènent ces jeunes à l’abandonner pour se mesurer dans la violence physique. Les règles de politesse étaient une médiation qui obligeait les personnes à se contenir et à respecter les limites et la personne d’autrui. L’absence de limites dans l’expression verbale laisse chacun à la merci des attaques de l’autre, la meilleure façon de se prémunir de ces attaques paraissant être d’attaquer plus vite et plus fort. On assiste ainsi, dans les cours de récréation, à de tristes scènes d’échanges de grossièretés chez les enfants de 3 à 10 ans. S’ils ne savent pas ce que signifient les mots qu’ils prononcent ou qu’ils entendent, ils savent qu’ils sont
destinés à blesser et à humilier ceux auxquels ils sont les plus attachés, leurs parents. Ne pas réagir, c’est favoriser une éducation par le mépris de l’autre qui affectera particulièrement les plus vulnérables, c’est-à-dire les enfants n’ayant pas une famille suffisamment structurée pour leur
permettre de relativiser ces propos et de s’en dégager. Certains vont aborder l’adolescence dans l’idée qu’il faut mépriser l’autre pour ne pas être soi-même méprisé. Cette culture du mépris conduit à le focaliser sur les différences, et notamment sur une des différences essentielles : la différence des sexes. Car c’est la plus facile à saisir. Elle présente l’avantage de s’appuyer sur une différence physique, aisément identifiable, très marquée culturellement par des stéréotypes qui per-
mettent de séparer le fort et l’actif, associés au masculin, du faible, du passif, de l’émotif, associés au féminin. Ce sont donc surtout les garçons qui méprisent et injurient les filles, mais aussi tous ceux qui présentent des différences visibles : les garçons qui semblent efféminés, ceux d’une autre race, voire les handicapés. Mais pas n’importe quels garçons. Ceux justement qui se sentent si peu confiants et sûrs d’eux-mêmes qu’il leur faut sans cesse s’assurer qu’ils ont en face d’eux quelqu’un qu’ils jugent inférieur par peur de l’être eux-mêmes. Or ces garçons vulnérables, très marqués par l’insécurité dont ils sont victimes, par leur incapacité d’attendre et de se contrôler, par la dépendance et les carences affectives qu’ils ont subies dans leur enfance, vivent dans la crainte de montrer leurs faiblesses et de laisser parler l’enfant blessé qu’ils ont été et sont encore. C’est tout cet infantile (c’est-à-dire ce qui provient de l’enfance), ressenti par eux comme enfantin et donc incompatible avec l’image qu’ils veulent se donner d’eux-mêmes, qu’ils vont projeter sur l’autre.
En le projetant sur le féminin, ils s’en garantissent à bon compte, puisque eux-mêmes sont des hommes. D’autre part, cette projection les rassure, leur permettant d’établir une relation, éventuellement sexuelle, avec une jeune fille qu’ils puissent garder sous contrôle. La véritable différence homme-femme s’est effacée au profit d’une pseudo-différence où les garçons s’effor-
cent d’échapper au même, c’est-à-dire au féminin en eux, en opposant ce qui serait le supérieur, le masculin, à la féminité jugée inférieure.

Il dort le jour. Que faire

Il dort le jour. Que faire ?

L’inversion du rythme biologique fait partie des plaisirs et des aspirations de l’adolescence. C’est un rêve que les vacances permettent de réaliser. C’est même devenu, dans certains pays, un phénomène de masse auquel il est bien difficile de résister : phénomène appelé «movida» en Espagne par exemple, où, toutes les fins de semaine, les adolescents passent la nuit à discuter et à boire dans les rues.
Bien des raisons favorisent cette prédilection des adolescents pour la nuit. La première, et non des moindres, est qu’elle s’oppose au rythme des adultes. Le jour est associé aux exigences de l’adaptation à la réalité, du travail et de l’école. C’est le monde de la clarté, de la raison, de l’obéissance auquel s’oppose point par point le monde de la nuit, celui de l’obscurité, du rêve, de l’imaginaire, des angoisses et des fantômes, mais aussi de l’amour. Puisque interdite – parce qu’il devrait dor-
mir comme un enfant sage -, l’adolescent a le sentiment que la nuit lui appartient et qu’il y échappe au regard des adultes.

En outre, beaucoup d’adolescents anxieux ont du mal à s’endormir. Ils ont peur de s’abandonner au sommeil, comme ils craignent, en s’abandonnant à une relation de trop grande proximité avec les adultes, de s’en trouver captifs. Le sommeil est assimilé à une perte de contrôle qui se concrétise par le surgissement de rêves qui, chez eux, tournent si facilement au cauchemar. Il est alors plus facile de dormir le jour, sous la protection lointaine des adultes vigilants, et de veiller
la nuit. Us prolongent ainsi ce que font les enfants inquiets qui ne peuvent s’endormir qu’avec une
lumière allumée. Parallèlement, inversant la situation qui veut que les parents veillent sur le sommeil de leurs enfants, ils ont l’impression de contrôler l’activité nocturne de leurs parents.

C’est avec le début de la puberté, et davantage chez les garçons que chez les filles, que naît ce besoin de changer le rythme du sommeil. L’adolescent éprouve à nouveau des difficultés à se coucher, comme dans sa petite enfance, et, parallèlement, des difficultés à se lever le matin. Lui qui, le dimanche matin, allait très tôt réveiller ses parents pour se glisser dans leur lit, se trouve péniblement réveillé vers 11 heures ou midi par une mère irritée de cette paresse nouvelle. Le contact qu’il fuit en évitant désormais une trop grande proximité corporelle avec ses parents, il le retrouve au fond de son lit, dans lequel il se blottit, ayant autant de mal à le quitter qu’il en a eu à le gagner.
Que faire? Faut-il laisser un adolescent se coucher quand il veut ? Quand et comment réagir à cette inversion du rythme sommeil/veille? Il est préférable de ne pas le laisser gérer seul une situation dont il ne mesure pas les enjeux. Son équilibre physique et psychique exige qu’il dorme suffisamment et qu’il se couche en conséquence. C’est à ses parents d’y veiller en tenant compte de son âge. Même
passés 18 ans, sauf exception, il est déconseillé de dormir moins de 8 heures, certaines personnes ayant même besoin de plus d’heures de sommeil. Quant à dormir le jour, il ne peut en être question, sauf éventuellement le dimanche et pendant les vacances, sans que ce qui est une possibilité laissée à l’adolescent ne devienne pour autant une habitude contraignante.
Car si cette pratique déborde sur Tannée scolaire, elle peut avoir un retentissement scolaire immédiat et marginaliser rapidement l’adolescent. En outre, elle est parfois le signe de difficultés psychologiques qui appellent une réponse rapide et spécifique.

Laisser se prolonger tant soit peu cette conduite, c’est handicaper l’adolescent dans sa scolarité, le couper de ses camarades, le laisser s’enfoncer dans la dépression. Certains parents sont parfois enclins à penser qu’il ne faut surtout pas le brusquer, qu’il a besoin de compréhension et qu’en s’opposant à lui, ils prendraient le risque de provoquer un conflit qui ne ferait que renforcer la solitude de l’enfant. « Quand il ira mieux », pensent-ils, « il se reprendra de lui-même. »
C’est toujours un mauvais calcul. Les adultes doivent être conscients que choisir le repli et la fuite va laisser l’adolescent encore plus démuni et angoissé. Ce n’est plus un choix mais une contrainte qui s’impose à lui. Alors même que des aides appropriées, comme la consultation d’un spécialiste, existent. Plus on laissera la situation s’installer, plus elle s’aggravera. Toute situation qui se clôt sur elle-même se dégrade et conduit à un processus d’autodestruction. Le fait que ses parents réagissent immédiatement est toujours rassurant pour l’adolescent, parce qu’il lui
prouve à la fois la confiance qu’ils ont dans son aptitude à sortir de cette situation et leur capacité à faire face, même au prix d’un conflit avec lui. Toute autre attitude sera perçue comme un abandon et une soumission qui ne peuvent que renforcer les angoisses de l’adolescent.

Il ne voit plus beaucoup ses grands-parents. Est-ce mauvais pour son équilibre

Il ne voit plus beaucoup ses grands-parents. Est-ce mauvais pour son équilibre?

Les grands-parents sont une chance pour une famille. Ils représentent en effet un tiers différenciateur idéal entre le bloc «papa-maman» et les enfants. Combien d’adolescents qui traversent une passe difficile avec leurs parents trouvent dans un des grands-parents un interlocuteur au sein de la famille avec lequel ils peuvent rétablir le dialogue. Ils accepteront de lui l’appui, les conseils, plus encore des manifestations d’affection partagée qu’ils ne s’autoriseraient pas avec les parents. La différence de génération crée une distance salutaire. L’attente et la dépendance affective sont moins sollicitées et, de ce fait, la réceptivité de l’adolescent s’en trouve accrue. Mais la qualité des liens avec les grands-parents ne se crée pas en un jour, même si l’adolescence peut conduire à la redécouverte d’un grand-parent quelque peu oublié. Elle est le fruit d’une construction qui s’appuie beaucoup sur la nature des liens entre les parents et leurs propres parents. Enfants et adolescents sont particulièrement réceptifs et attentifs au climat affectif entre les générations précédentes, et sont très vite partie prenante des comptes non réglés. Ceux-ci repré-
sentent en effet des pôles de fixation des intérêts familiaux et des conversations entre adultes qui fascinent les jeunes, même s’ils n’en montrent rien. Les conflits des générations antérieures deviendront de ce fait eux aussi des points d’appel pour les petits-enfants, qui auront une forte propension à rejouer des situations et des conflits similaires avec leurs parents. La similitude
viendra essentiellement du besoin de l’adolescent d’occuper la même place que le grand-parent le plus investi dans l’intérêt du ou des parents. Mais ce peut être par des modes d’expression très différents des conflits vécus entre le ou les parents et le ou les grands-parents.

Par exemple, une adolescente peut dire détester sa grand-mère maternelle pour « le mal » qu’elle aurait fait à sa mère, mais « s’arranger » pour mobiliser intensivement son intérêt en l’inquiétant par une conduite anorexique. Elle reproduit ainsi une relation où elle fait à son tour souffrir sa mère par son comportement, ce qui amène parfois la grand-mère à prendre le parti de sa petite-fille et à critiquer sa fille pour son éducation. Dans ces conditions, un adolescent qui s’éloigne dura-
blement de ses grands-parents perd une potentialité d’ouverture particulièrement intéressante. Une telle attitude peut être la conséquence d’une tentative de captation de la part des grands-parents. Mais, habituellement, elle est le reflet de conflits plus ou moins manifestes entre les deux générations précédentes. Il serait utile pour des parents qui le constatent et le regrettent de s’interroger sur leurs véritables sentiments à l’égard de leurs propres parents et sur leur éventuelle ambiguïté, voire ambivalence.

Il s'est saoulé pour la première fois. Va-t-il recommencer

Il s’est saoulé pour la première fois. Va-t-il recommencer?

Les ivresses collectives partagées entre jeunes, et même entre très jeunes préadolescents, semblent
prendre aujourd’hui une valeur de rite initiatique. Un bien mauvais rite cependant, que certains risquent de payer cher, car, au lieu de les aider à s’intégrer à la société adulte, ce type de comportement peut au contraire les marginaliser. Et le danger est d’autant plus grand que l’adolescent est plus vulnérable, psychiquement mais aussi biologiquement, comme c’est le cas pour toutes les drogues à effets psychotropes.

Pour certains, la rencontre avec l’ivresse a un rôle révélateur, leur ouvrant les portes d’un nouveau monde du fait de l’intensité des phénomènes psychiques qu’elle provoque. Ces adolescents-là auront du mal à abandonner une source d’excitation qui efface, d’un seul coup, toutes les émotions et pensées dépressives, les désinhibe et leur donne un sentiment de liberté et de relation fiisionnelle avec tout ce qui leur manque d’ordinaire dans la vie quotidienne, et auquel ils ont soudain l’impression d’avoir magiquement accès. Fusion avec un monde idéal, oubli de leurs peines et de leurs
insuffisances, exaltation et libération des freins et entraves habituels… tout cela se fond en un mélange qui leur paraît détonnant et dont il peut être très vite difficile de se passer. Ajoutons à cela que les adolescents et jeunes adultes ont tendance à passer outre les prises de risque excessives que cet état favorise, notamment en voiture ou à moto…

Car l’alcool demeure la source principale d’accidents à l’adolescence. Comme pour la cigarette, la toxicomanie et les troubles du comportement en général, la prévention doit essentiellement porter sur l’insécurité affective, le malaise et l’état dépressif de l’adolescent. Il est aisé de voir combien ces ivresses, plus ou moins liées à une vie de groupe ou de bande, sont un moyen de trouver à l’extérieur ce qu’il n’est plus possible ou n’a pas été possible de trouver au sein de la famille. A savoir une communication vécue comme intense et un sentiment de force collective dont l’adolescent a d’autant plus besoin qu’il se sent plus seul et plus exposé dans ce monde extra-familial où il est tenu de faire ses preuves et de montrer de quoi il est capable… C’est dire l’importance de trouver auprès des adultes, parents et/ou adultes-relais, des occasions nombreuses d’intérêts et de plaisirs partagés qui soient suffisamment motivants pour l’adolescent mais lui restent tolérables.

Toutefois, il faut se garder de dramatiser. Une première «cuite» n’est pas une catastrophe. Elle n’est que le signe du besoin de l’adolescent de trouver appui chez les autres. Aux adultes, donc, d’y être attentifs et d’aider l’adolescent à rencontrer des soutiens valorisants et bénéfiques. L’exemple des adultes qui l’entourent, et en particulier de leur façon de boire de l’alcool, a également toujours beaucoup d’impact.

Il a des demi-frères et des demi-sœurs...Cela risque-t-il de le déséquilibrer

Il a des demi-frères et des demi-sœurs…Cela risque-t-il de le déséquilibrer?

Cette situation rappelle beaucoup la question précédente et obéit aux mêmes règles. À savoir que c’est surtout le contexte familial global et la qualité des liens avec les parents qui semblent déterminants. L’apparition d’une nouvelle fratrie exacerbe la jalousie et la rivalité, comme si elles étaient multipliées au carré. Non seulement l’adolescent doit se confronter à un nouvel enfant qui pourrait lui être préféré, mais ils n’ont qu’un parent en commun. A priori, le nouveau partenaire de la mère ou du père correspond à un choix préférentiel par rapport au conjoint antérieur, et donc leur enfant commun apparaît facilement comme devant être plus aimé. A cette rivalité affective se surajoutent très vite des éléments de réalité qui seront autant d’occasions de tensions et de conflits et serviront de paratonnerre à une insatisfaction. L’adolescent peut en effet plus difficilement faire des reproches au beau-parent ou aux parents eux-mêmes qu’à d’autres jeunes comme lui. Ces éléments de rivalité vont du partage des chambres à l’héritage futur, en passant par toutes les répartitions de temps, d’attention, de cadeaux, de nourriture, d’argent de poche qui ponctuent la vie quotidienne.

C’est en parlant ouvertement de ces réalités, en reconnaissant le caractère normal des rivalités et jalousies, que celles-ci peuvent être le plus facilement élaborées et, en partie du moins, dépassées. Or ce type d’échange est malheureusement rare, et bien des parents préfèrent croire que tout va bien et laissent leurs enfants se débrouiller…

Les adolescents «tranquilles» ratent-ils leur adolescence et y aura-t-il des conséquences sur leur avenir

Les adolescents «tranquilles» ratent-ils leur adolescence et y aura-t-il des conséquences sur leur avenir?

Non. Il n’est pas nécessaire que l’adolescence soit bruyante, conflictuelle, faite d’oppositions et de souffrances pour qu’elle soit réussie. C’est même plutôt le contraire ! Les études actuelles sur le devenir des adolescents montrent clairement que les adolescences difficiles sont celles qui conduisent au plus grand nombre de maladies mentales et de troubles de la personnalité chez l’adulte. L’image de l’adolescent tourmenté, malheureux, en proie à des idées de suicide, en perpétuelle révolte, correspond à une vision romantique de l’adolescence qui ne reflète pas la majorité des situations. Et quand c’est le cas, cela doit être plus un motif d’inquiétude que de satisfaction.
Cependant, la visible tranquillité d’un adolescent n’aura pas la même signification selon qu’il vit dans une famille ouverte, c’est-à-dire dans une atmosphère de confiance réciproque encadrée par des règles de vie lui permettant de se sentir à l’aise avec ses camarades, ou qu’il se soumet à des contraintes et des pressions éducatives d’un autre temps qui le mettent en porte à faux par rapport à son groupe d’âge. Dans le premier cas, il s’agit de la tranquillité naturelle d’un adolescent équilibré qui évolue dans un milieu favorable à son épanouissement. Dans le second, la tranquillité, apparente, se fait au prix d’une répression des désirs propres de l’adolescent et de sa marginalisation au sein de ses camarades. Entre ces deux situations, tous les intermédiaires existent. Mais ce qui distingue la tranquillité de bon augure et celle qui met en péril l’avenir de l’adolescent reste la question : cette tranquillité s’accompagne-t-elle ou non d’un épanouissement des potentialités de l’adolescent?

Car la tranquillité peut être une forme de dépression, voire l’expression d’une maladie mentale sévère telle que la schizophrénie. L’adolescent est jugé tranquille par son entourage parce qu’il ne fait pas de bruit, respecte les conventions et n’a pas d’exigences particulières. Mais, en fait, il est isolé et coupé des autres. La tranquillité n’est alors que l’expression d’une absence d’élan vital, d’un manque de contact très inquiétant, qui nécessite que l’on s’en préoccupe et que l’on aille au-devant de l’adolescent pour l’aider à sortir de son enfermement. Celui-ci peut en effet mener à certaines situations tragiques, quand, par exemple, un adolescent commet un acte insensé, violent, contre lui-même, contre les autres ou contre les deux. Cet adolescent était pourtant réputé sans histoire, particulièrement tranquille, et apparemment sans problème. Mais l’on s’aperçoit qu’il
s’agit en fait d’un garçon solitaire, et que ce que l’on prenait pour de la tranquillité, de la passivité, était en réalité un profond isolement dans un monde personnel imaginaire très inquiétant… Isolement qui contribuait à rendre la communication avec lui de plus en plus difficile, jusqu’à ce que l’acte brutal vienne révéler au grand jour l’ampleur du drame.

De tels cas restent cependant exceptionnels. Plus nombreux, en revanche, sont les adolescents dont l’apparente tranquillité cache une totale absence d’autonomie vis-à-vis de leurs parents, la crainte de se différencier et de se séparer d’eux. Sans être pathologique, la situation peut devenir préoccupante dans la mesure où, à cet âge plus qu’à tout autre, la stagnation est une régression. En
outre, la peur renforce la peur, et la peur de l’inconnu, de la nouveauté, conduit ces adolescents à s’enfermer dans leur famille et à redouter toute confrontation avec le monde extérieur. Ce qui donne alors inévitablement lieu à une régression affective empêchant le plein développement de leurs capacités.

Lorsque ces situations s’enkystent, elles ne permettent aucune forme d’expression directe de l’agressivité minimale nécessaire pour se différencier et acquérir une certaine autonomie. Au contraire, cette agressivité se retourne contre l’adolescent lui-même. Elle peut se traduire de différentes façons, qui auront cependant toutes en commun un sentiment d’insatisfaction. Il peut s’agir de désordres corporels, d’une fatigue chronique, de douleurs ou de troubles de tel ou tel organe ou de telle ou telle fonction (et plus particulièrement de la digestion). Cela peut être également une dépression plus franche, des troubles alimentaires, une tentative de suicide ou une tendance à l’alcoolisme. Si bien que la cohabitation devient progressivement un enfer dont tout le monde pâtit et dont il est d’autant plus difficile de sortir que la montée des rancœurs et des déceptions accroît la crainte de rompre le lien, renforçant l’agrippement réciproque des parents et des adolescents. En fait, une telle situation régressive ne peut s’installer sans une complicité parentale inconsciente. Les parents établissent avec leur enfant les liens régressifs qu’ils auraient eux-mêmes souhaité avoir avec leurs parents.

Trop bruyante ou faussement tranquille, comment reconnaître une adolescence à problèmes ? La réaction
ne doit pas trop attendre. Mais, attention, il n’est pas sans risque non plus de s’inquiéter à tort. Autrement dit : la dramatisation intempestive des difficultés, même réelles, d’un adolescent peut lui paraître exaspérante ou, pire, contribuer à les installer de façon durable. En cas de doute, mieux vaut recourir à l’avis d’un spécialiste que de laisser l’inquiétude croître, l’atmosphère s’alourdir et la situation se détériorer. Mais certains continuent à redouter la consultation d’un «psy» comme si c’était avouer une «folie» possible. On retrouve chez les parents cette crainte si fréquente chez l’adolescent de perdre le contrôle de soi-même et de la situation. La crainte est d’autant forte qu’elle demeure plus imprécise quant à son contenu. Comme un paratonnerre ou un aimant, elle vient condenser autour d’elle toutes les peurs anciennes et présentes. Comme si, en parlant des inquiétudes que suscite l’adolescent, on allait ouvrir la boîte de Pandore d’où sortiront pêle-mêle les blessures
et traumatismes de l’enfance, les secrets de famille, les troubles psychiques cachés, les actes inavoués, les fautes que l’on se reproche, les déceptions et les rancœurs accumulées, au sein du couple notamment.
Cette crainte est mauvaise conseillère. Elle contribue à aggraver le sentiment de menace qui, à lui seul, a un effet pernicieux sur l’adolescent. Il faut rétablir un climat de confiance, ne serait-ce que dans la capacité des parents à faire face, au besoin avec l’aide d’un appui extérieur. Un avis n’est pas toujours nécessaire, mais jamais nuisible en lui-même. Laisser la situation pourrir n’est par contre jamais bénéfique.

Il ment. Faut-il «passer l'éponge»

Il ment. Faut-il «passer l’éponge»?

Apartir de quand peut-on parler de mensonge ? Il y a en effet une très grande différence entre un ado-
lescent qui arrange un peu la réalité pour obtenir ce qu’il veut ou éviter une réaction parentale qu’il s’exagère d’ailleurs souvent, et un adolescent qui interpose la falsification d’une part plus ou moins importante de la réalité entre tout ou partie de son entourage et lui. Il faut donc bien distinguer le mensonge occasionnel du mensonge comme mode d’existence.

Dès qu’il devient important et régulier, le mensonge est le signe de l’organisation d’une distorsion de la personnalité affectant un adolescent qui se sent obligé de cacher une part plus ou moins étendue de lui-même au regard de ses parents, voire à toute sa famille, aux adultes en général, ou même à ceux de son âge. D’où vient cette obligation ? Elle est nécessairement liée à la croyance que cette part cachée de lui-même est à la fois inacceptable pour le ou les adultes en question et vitale, sinon indispensable, pour l’adolescent, qui ne peut concevoir d’y renoncer, en tout cas pour le moment. Le mensonge, quand il est devenu une façon d’être, c’est-à-dire quand il s’est organisé, de façon durable, comme l’unique modalité de réponse de l’adolescent, témoigne d’une grave perte de confiance : perte de confiance en soi et en sa capacité à affronter ses contradictions et autrui.
Mais également perte de confiance dans les autres, en particulier les parents, remise en question de leur capacité à accueillir et à répondre aux divisions de leur enfant. Un enfant ou un adolescent qui ment n’est pas seulement quelqu’un de débrouillard qui sait se tirer d’affaire, mais quelqu’un qui a peur. Manque de confiance et peur ne sont pas apparus en un jour. Il a fallu que s’installent chez l’enfant un léger décalage puis un véritable écart entre ce que l’on peut montrer et ce qu’il faut cacher, et cette part d’ombre n’a pu s’intégrer au reste de sa personnalité. Dans le malentendu qui s’est créé, il est bien difficile, après coup, de faire la part de ce qui a été favorisé par l’atti-
tude des parents ou par les difficultés propres de l’enfant. Crainte de représailles de la part des parents, mensonge d’un parent et sentiment de l’enfant d’avoir été trahi, conflit entre les parents qui pousse l’un d’eux à cacher délibérément à l’autre des choses importantes en faisant de l’enfant son complice… Les causes possibles en sont nombreuses et souvent enchevêtrées.

Le mensonge adopté par l’adolescent comme seule façon d’être illustre bien l’importance et les difficultés de l’éducation. Elle ne peut se passer de limites et d’interdits, mais ceux-ci, pour être efficaces, doivent pouvoir être intégrés et repris à son compte par l’enfant. Pour que ce soit possible, l’enfant doit en saisir la logique implicite et le bien-fondé. Il faut donc que tout com-
portement réprimé ou interdit par le parent le soit pour le bien de l’enfant, et dès lors que ce comportement soit d’abord dans un premier temps accueilli et reconnu par le parent. Car une répression trop sévère peut laisser l’enfant coupable ou honteux, comme s’il n’avait même
jamais dû avoir de telles pensées. Celles-ci peuvent alors rester enfouies, comme un corps étranger non assimilé et non digéré. De tels désirs resurgiront plus tard, notamment à l’adolescence, effrayants et monstrueux, et pousseront la personnalité de l’adolescent à se diviser en plusieurs, vécues comme inconciliables.
Cela dit, le fait d’être le complice de l’un des parents qui cache à l’autre un comportement ou des pensées qu’il a partagés avec son enfant peut avoir un résultat très semblable. A l’adolescence, un enfant qui a été lié à l’un de ses parents par cette sorte de pacte secret peut chercher à retrouver cette complicité au travers de conduites plus ou moins délictueuses qu’il lui faut cacher aux yeux du monde.
Il est difficile de sortir de ce genre de situations, car, dans les deux cas envisagés, elles sont vécues par l’intéressé sur un mode fusionnel, le reste de sa personnalité n’étant ressenti par l’adolescent que comme une adaptation sans doute nécessaire mais plus superficielle aux exigences du monde environnant.

La solution la plus efficace pour faire évoluer la situation est souvent la thérapie familiale. Elle peut être l’occasion pour l’adolescent de s’apercevoir qu’il a le pouvoir de cacher certaines choses à ses parents et que ces derniers n’ont pas celui de lire en lui comme dans un livre ouvert. Ainsi conçu, le mensonge, quand il ne concerne que de petites choses de la vie courante, rassure l’enfant sur son indépendance : il n’est pas indispensable que ses parents sachent tout de lui. Il n’a pas
bien sûr pour autant à être cautionné par les parents, caution qui lui ferait perdre toute sa valeur d’acte difîerenciateur. Mais la réaction qu’appelle la découverte de petits mensonges peut prendre un caractère presque ludique qui montrera que le parent n’est pas dupe et, en même temps, que ce petit mensonge n’est pas dramatique, d’autant que «faute avouée est à demi pardonnée». On peut espérer que cette intégration progressive d’un droit à cacher et à penser différemment, admis et reconnu par les parents, limitera le besoin de recourir au mensonge comme mode d’existence.

Il délire. Est-il malade

Il délire. Est-il malade?

Le délire est l’expression d’un trouble grave du jugement qui aboutit, chez celui qui en souffre, à des convictions ne tenant plus compte de la réalité et ne pouvant faire l’objet d’un regard critique de sa part. Le délire n’apparaît vraiment qu’à l’adolescence, quand le sujet est suffisamment capable de différencier réalité et imaginaire. Avant cela, il est bien difficile de savoir jusqu’à quel point l’enfant adhère à ses constructions imaginaires. Le délire s’accompagne le plus souvent d’un sentiment
de persécution. L’adolescent qui en est affecté se sent suivi, menacé par une organisation anonyme ou connue, mais aussi par un ou plusieurs membres de son entourage proche, voire de sa famille, vis-à-vis desquels il peut se révéler dangereux. Le délire peut également avoir une tonalité mystique et passionnelle : l’adolescent se sent investi d’une mission, se prend pour un prophète ou tout
autre personnage religieux important. Il peut penser qu’il est le descendant caché d’un personnage célèbre et que sa véritable identité doit être révélée ; ou au contraire qu’il doit se cacher car on pourrait attenter à sa vie.

Si le délire se focalise sur une seule personne, il est potentiellement dangereux, car l’adolescent peut être amené à penser qu’en se débarrassant de cette personne, il va retrouver sa liberté. Celle-ci est toujours une personne importante sur laquelle l’adolescent investit beaucoup de choses. Elle devient pour lui porteuse d’une partie de son monde psychique qu’il n’accepte pas et qu’il projette sur elle. Cette part de lui-même peut être positive et idéalisée, auquel cas l’adolescent pourra développer un attachement passionnel, et parfois même se convaincre que cette personne est amou-
reuse de lui : c’est ce que l’on appelle « l’érotomanie ». Mais il s’agit le plus souvent d’une part négative, auquel cas l’adolescent croira au contraire que la personne sur laquelle il la projette le menace et le persécute. Le corps peut également être l’objet de constructions délirantes : l’adolescent a alors le sentiment qu’il subit des transformations anormales, transformations qui
concernent majoritairement l’identité et les organes sexuels.

Parce qu’il révèle un trouble grave de la relation à la réalité et traduit un trouble psychiatrique nécessitant un traitement spécifique dont font partie des médicaments psychotropes, le délire est toujours inquiétant et nécessite une consultation psychiatrique immédiate. Il existe des délires aigus, le plus souvent passagers, liés à la prise de toxiques, alcool et différentes drogues,
qui peuvent s’accompagner d’une très forte fièvre et se manifester par des propos délirants. Ils ne sont en réalité que le reflet d’une perte de contrôle sur soi-même, une sorte de rêve éveillé bien différent du vrai délire. Dans certaines familles isolées, en difficulté, entretenant de ce fait une méfiance compréhensible à l’égard d’un monde extérieur jugé hostile, si ce n’est dangereux, les parents peuvent être tentés d’adhérer, au moins un temps, aux propos délirants de l’adolescent.
Ce peut être aussi le cas quand se crée une complicité particulière entre l’enfant et l’un de ses parents, qui se met à partager de plus en plus sa méfiance à l’égard des autres. Cette complicité peut les entraîner dans un véritable délire à deux. Il devient alors nécessaire d’avoir recours à une intervention extérieure, parfois contre leur gré.