Elle est anorexique. Que faire

Elle est anorexique. Que faire?

Environ une jeune fille sur cent développe une anorexie mentale au cours de son adolescence, contre un
garçon sur mille. L’anorexie est un trouble du comportement alimentaire spécifique à l’adolescence. Elle débute le plus souvent dès les premiers signes de la puberté, ou vers 16-17 ans, au moment des dernières années du lycée, quand se profilent la perspective d’études supérieures et celle de la séparation d’avec le milieu familial. On l’appelle « anorexie mentale » parce qu’on ne lui trouve pas de causes organiques et qu’elle paraît être la réponse que trouvent à une situation de stress psycho-
logique des jeunes filles vulnérables, très soucieuses de leur image, avides de plaire et de réussir, mais peu sûres d’elles, perfectionnistes, toujours insatisfaites d’elles et de leurs résultats.

Elle est facile à reconnaître dans ses manifestations les plus typiques : une adolescente active, brillante, entreprenante se replie brutalement sur elle-même, se montre renfermée, irritable, puis se met à maigrir de façon spectaculaire. Elle ne mange plus, ne peut rester en place, pratique frénétiquement toutes sortes d’activités physiques, est obsédée par son poids et son apparence physique, se trouve toujours trop grosse. Très rapidement, ses règles, si elle les a, s’arrêtent.
En quelques semaines, son amaigrissement atteint plus de 20% de son poids initial. Il se poursuit inexorablement jusqu’à atteindre parfois 50% du poids normal de l’adolescente. Malgré tous ces signes, la réalité de l’anorexie et sa gravité sont facilement méconnues par l’entourage. L’apparente lucidité de la jeune fille, son intelligence, sa réussite scolaire, les justifications
qu’elle trouve à son état, ses promesses de se nourrir de nouveau font illusion et arrivent à convaincre ses parents, et souvent aussi le médecin consulté, que tout cela va spontanément s’arranger.

Pourtant, sans parler de son amaigrissement anormal, d’autres signes encore devraient les alerter qui montrent qu’à l’évidence il ne s’agit pas d’un simple régime amaigrissant, que l’adolescente est prise dans un processus qu’elle ne contrôle plus. Elle ne voit pas la gravité de son état physique, se juge toujours trop grosse et non seulement ne s’en inquiète pas, mais est hantée par la
peur de grossir et le désir de continuer à maigrir. Paradoxalement, elle ne pense qu’à la nourriture, collectionne les recettes, veut faire manger les autres et prépare les repas pour sa famille. Mais les siens durent des heures : elle trie les aliments, les mâchonne sans fin, oblige sa mère à bannir les mets jugés trop caloriques, etc. Simultanément, elle développe une hyperactivité considérable censée évacuer le trop-plein des calories absorbées : elle marche des heures, fait de la gymnastique,
saute d’un pied sur l’autre, monte et descend les escaliers cinquante fois de suite… Sa vie est un véritable calvaire où tout est surveillé, maîtrisé, contrôlé. Elle se tue littéralement au travail, refuse toute détente et semble paniquée par tout ce qui pourrait lui apporter du plaisir. Les adolescentes anorexiques souffrent souvent de manies et même de TOC, ainsi que de troubles du sommeil, surtout quand leur forme d’anorexie est dite restrictive, c’est-à-dire quand elles refusent absolument de se nourrir. D’autres adolescentes anorexiques ont en effet également des accès bouli-
miques, source d’angoisse et d’idées dépressives, qu’elles compensent immédiatement en se faisant vomir, en prenant des laxatifs en dose massive et par leur hyperactivité. Il n’est pas rare que ces accès boulimiques, qui ont lieu le plus souvent en cachette, s’accompagnent de vols de nourriture ou d’objets.

Quand l’anorexie est méconnue, on ne décide de recourir à une consultation spécialisée que tardivement, le plus souvent contre son gré, alors que l’amaigrissement a déjà mis l’adolescente en danger vital. Or, à ce stade de la maladie, les risques pour l’adolescente sont importants : 10% des anorexiques meurent soit de dénutrition, soit d’une maladie infectieuse foudroyante, soit, plus rarement, suite à une tentative de suicide. Ce n’est pas le seul risque encouru : un amaigrissement prolongé peut en effet avoir des conséquences sévères à long terme, notamment sur les os et les dents (déchaussement précoce, ostéoporose). L’anorexie a également d’importantes conséquences psychologiques, car elle agit comme une véritable drogue. Plus l’adolescente s’enferme dans son comportement anorexique et plus elle a des difficultés à en sortir, s’obligeant toujours plus à renforcer ses restrictions alimentaires.

L’anorexie devient alors chronique. Ce n’est pas seulement à son corps que l’adolescente impose un régime restrictif, y effaçant toute trace de féminité, c’est à l’ensemble de ses intérêts et surtout à sa vie affective, qui s’appauvrissent. L’anorexie s’étend, au-delà de la nourriture, à tous les appétits et à toutes les envies. Malgré ces risques, la majorité des adolescentes victimes d’anorexie va retrouver un poids et une alimentation normaux ou proches de la normalité ; les règles reviennent alors plus ou moins rapidement. Leur retour spontané (c’est-à-dire sans prescription d’hormones) est
probablement le meilleur signe de guérison, ce qui n’empêche pas que des difficultés psychologiques plus ou moins importantes persisteront chez bon nombre d’entre elles. Pourquoi une adolescente est-elle victime d’anorexie ? Un comportement aussi complexe que l’anorexie mentale ne relève pas d’une cause unique ; il est la résultante d’une pluralité de facteurs à la fois biologiques, psychologiques et environnementaux.

Sur le plan psychologique, les adolescentes qui développent ce type de comportement associent à un
ensemble de désirs et d’ambitions intenses une mauvaise estime d’elles-mêmes, un doute sur leurs capacités et leur valeur. Leur sentiment d’insécurité les rend particulièrement dépendantes du regard des autres : elles cherchent à plaire à leur entourage, quêtent son approbation et se préoccupent davantage de ce que l’on va penser d’elles que de leur satisfaction et de leur épanouissement personnels. Elles en arrivent à ne pas savoir exactement quels sont les centres d’intérêt qui leur sont propres : ce qu’elles recherchent avant tout, c’est être admirées, et c’est aussi pour cela qu’elles cherchent à être les premières. Elles ne supportent donc ni les conflits ni les critiques.
Dans ces conditions, on conçoit qu’il puisse exister un écart considérable entre l’apparence qu’offrent d’elles-mêmes ces jeunes filles et la réalité de ce qu’elles vivent. Elles ont pu être des enfants entreprenantes et sûres d’elles-mêmes mais, avec les conflits liés à la puberté, se révéler être des adolescentes indécises, incapables de faire le moindre choix sans un avis extérieur,
effondrées au premier échec. Elles ne retrouvent un sentiment de force et une certaine estime d’elles-mêmes que dans cette conduite d’ascèse qu’est l’anorexie, dans le refus de leurs appétits, l’évitement de tout plaisir et la contrainte de la privation.

Sur le plan environnemental, certains contextes familiaux semblent favoriser la survenue de l’anorexie. Si l’enfant sent une anxiété importante émaner de ses parents, il peut vivre dans la crainte permanente d’un danger d’autant plus inquiétant qu’il est indéterminé ; il aura alors tendance à réprimer ses désirs, surtout s’il les ressent comme violents, et à se soumettre aux attentes des autres au détriment des siennes. Ce climat d’anxiété entraîne également des comportements de contrôle, de vérification et de maîtrise qui s’opposent à la liberté et au plaisir partagé. Parce que cela les rassure, les parents anxieux valorisent souvent l’apprentissage et l’effort, amenant l’enfant à croire qu’il peut toujours faire mieux, et qu’il doit le faire pour être aimé. Parallèlement, leur anxiété les amène à se méfier de leurs émotions qu’ils pensent devoir être contrôlées pour qu’eux-mêmes n’en soient pas débordés : ils limitent donc leurs manifestations d’affection et de tendresse, se tenant physiquement à distance de leur enfant. Ces enfants se mettent eux-mêmes à réprimer en miroir leurs propres émotions envers leurs parents ; le manque qu’ils ressentent contribue à les rendre particulièrement réactifs au regard de leurs parents, et des autres en général, sur eux. Ils se sentent abandonnés si on ne les regarde pas, mais ont le sentiment d’une intrusion et d’une invasion si on se rapproche trop d’eux. Il y a une forte analogie entre leurs
relations affectives et ce que sera leur relation à la nourriture au cours de l’anorexie : ce sont des relations du « tout ou rien », qui oscillent entre osmose fiisionnelle et autosuffisance, comme entre boulimie et anorexie.
On a par ailleurs mis en cause dans l’anorexie les effets de la mode et de sa valorisation des mannequins filiformes, souvent androgynes. C’est un facteur qui peut la renforcer, mais dont il ne faut pas exagérer l’impact. On retrouve trace de l’anorexie mentale en tout temps, et elle a été reconnue comme trouble psychique dès la fin du xix’ siècle, époque où la mode était aux rondeurs
chez les femmes. De plus, vouloir être mince ne signifie pas que l’on va devenir anorexique. En revanche, les pressions liées à la réussite sociale, au culte de la performance et à la peur de l’échec peuvent contribuer, tant chez la famille que chez l’adolescente, à générer un stress
et une angoisse de ne pas être à la hauteur qui sont à la base des comportements anorexiques.

Mais qu’ils soient biologiques, psychologiques ou familiaux, ces facteurs ne sont pas spécifiques à l’anorexie et n’en prédisent pas la venue. Leur association crée tout au plus les conditions d’une vulnérabilité propice à la survenue de difficultés à l’adolescence, parmi lesquelles l’anorexie et la boulimie. La plupart des adolescents et adolescentes vulnérables ne vont pourtant pas présenter de difficultés particulières, voire vont se servir de leurs faiblesses pour réussir brillamment, déve-
loppant des conduites qui y fassent contrepoids, parfois excessives mais valorisantes, les rendant plus sûrs d’eux et moins dépendants des autres.
C’est à la puberté que tout se décide pour les adolescentes affectées d’une telle vulnérabilité, car elle conflictualise leurs relations, les confronte à leur ambivalence à l’égard de leurs parents et les contraint à prendre une distance nouvelle par rapport à eux qui les oblige à évaluer la mesure de leurs ressources propres et les renvoie à la mauvaise image qu’elles ont d’elles-mêmes. Pour
se rassurer, il leur faudrait se rapprocher affectivement de leurs parents, mais elles ressentent cette envie comme une menace de mise sous tutelle et de perte d’identité. La seule chose qui leur semble leur appartenir vraiment est leur refus, leur capacité d’autodestruction ; parallèlement,
leur état oblige leur entourage à s’occuper toujours davantage d’elles. Un comportement anorexique a donc une fonction de compromis assurant la permanence du lien aux parents tout en les tenant à distance du fait de leur impuissance à aider l’adolescente, qui ne peut ni se passer d’eux ni profiter de ce qu’ils lui apportent. Cette insatisfaction et cette impossibilité du plaisir partagé font du comportement anorexique un cercle vicieux.

Les conflits entre les parents, les séparations, la dépression ou la maladie de l’un d’entre eux peuvent constituer des facteurs aggravants susceptibles de renforcer l’angoisse de la jeune fille, surtout si l’un des deux parents cherche, sans toujours bien s’en rendre compte, à capter
à son profit l’affection de sa fille. Que ce soit le père dans une relation où son admiration pour sa fille, leur proximité affective et parfois physique créent une atmosphère dite « incestuelle », c’est-à-dire sans dimension sexuelle proprement dite, contrairement à l’inceste et aux abus
sexuels, mais suffisamment ambiguë pour troubler l’adolescente et la placer dans une situation de rivalité insupportable avec sa mère. Ou que ce soit la mère qui cherche auprès de sa fille la compréhension, le soutien et l’affection qu’elle ne trouve pas dans sa relation conjugale.
Les événements traumatiques de l’enfance et de l’adolescence peuvent également favoriser l’apparition
de l’anorexie : déceptions sentimentales ou déceptions venant des parents, deuils, échecs et, bien sûr, abus sexuels. Plus banalement et passant facilement inaperçu, le départ d’un frère ou d’une sœur aînés peut rompre l’équilibre qu’apportait à l’adolescente la relation qu’elle entretenait avec lui. Sans quitter la maison, il suffit parfois que ce frère ou cette sceur noue un lien amoureux pour provoquer cette perte de confiance de l’adolescente en elle-même.
Compte tenu de ces différents facteurs, les objectiS du traitement de l’anorexie sont triples :
– traiter le trouble de la conduite alimentaire ;
– traiter les troubles de la personnalité ;
– traiter les dysfonctionnements familiaux.
Traiter le trouble de la conduite alimentaire est la démarche prioritaire, car il a des conséquences physiques graves, parfois mortelles, une tendance à se renforcer lui-même et des effets psychologiques négatifs. Le traitement repose sur un contrat de poids : la patiente, ses parents
et le médecin se mettent d’accord sur une reprise régulière du poids par les moyens les plus naturels possibles. Dans certains cas, la patiente doit être hospitalisée et séparée totalement de son milieu habituel (ni visites, ni courrier, ni téléphone) jusqu’à ce qu’elle ait atteint le poids convenu, reprenant ensuite progressivement contact avec sa famille jusqu’à ce qu’elle sorte définiti-
vement lorsque le contrat de poids auquel elle s’est engagée est entièrement rempli. Elle n’est alimentée par sonde gastrique que si sa dénutrition est vraiment très importante et lui fait courir un danger mortel. Il existe dans les hôpitaux des services spécialisés dans ce type de traitements : ils articulent mesures d’encadrement diététiques et approches psychothérapiques. Les rechutes sont
fréquentes et ne sont pas forcément le signe d’un échec ; elles nécessitent de reprendre le protocole au début. L’intérêt du contrat et d’une éventuelle hospitalisation est de poser une limite à l’action aliénante du comportement anorexique : en fait, la contrainte extérieure soulage l’adolescente des contraintes intérieures qui la forcent à adopter ce comportement. Paradoxalement, cette contrainte est donc un facteur de libération, même si elle provoque la colère et l’opposition de l’adolescente.
Mieux vaut cette colère extériorisée que les contraintes intérieures qu’elle s’impose à elle-même.
Traiter les troubles de la personnalité est indispensable si l’on veut agir en profondeur sur les difficultés qui sont cause d’un comportement anorexique. Les psychothérapies en sont un des moyens d’action privilégiés. Leurs modalités sont fonction à la fois de la formation du thérapeute et de la personnalité des patientes. Il s’agit de restaurer la confiance et l’estime de soi de l’adolescente,
éventuellement au travers d’activités artistiques, les thérapies de groupe se révélant souvent au début plus acceptables et donc plus bénéfiques pour elle qu’un face à face avec le thérapeute. Il s’agit aussi de traiter les symptômes dépressifs ou anxieux associés à l’anorexie.
Les dysfonctionnements familiaux sont préexistants ou découlent du trouble, et jouent un rôle plus ou
moins grand dans leur entretien. Les traiter exige au minimum que les parents et l’adolescente consultent un psychothérapeute, et parfois qu’ils entreprennent une véritable thérapie familiale qui les aidera à la fois à ne pas se focaliser sur les symptômes alimentaires, à restaurer une communication peut-être difficile et à faire en sorte que chaque membre de la famille se sente doté
d’une identité propre qui ne soit pas menacée par une dépendance trop forte aux autres membres. Intégrer un groupe de discussion de parents d’enfants anorexiques peut également être bénéfique.
Ces différents traitements sont destinés à se compléter, et non pas des méthodes exclusives les unes des autres. L’important est que, dès le premier contact, son thérapeute montre à la patiente que quelque chose la pousse à restreindre ses appétits – pas seulement alimentaires — et à mettre en échec une partie au moins de ses désirs et de ses potentialités. Car les conséquences à long terme de l’anorexie sont bien plus psychologiques que physiques. Il s’agit donc d’aider l’adolescente
à se développer pleinement sans déséquilibre, c’est-à-dire sans que l’un des domaines de sa vie (par exemple, la scolarité) ne puisse se développer qu’au détriment d’un autre (son alimentation, son corps).
Il convient donc de permettre à ces patientes de retrouver plaisir à s’investir dans ce qu’elles entreprennent. Guérir l’anorexie mentale ne consiste pas simplement à leur faire reprendre du poids, même si c’en est une condition nécessaire, mais aussi à ce qu’elles puissent s’autoriser progressivement à ne plus réprimer ce qui leur fait envie, à échanger et à partager. Ce n’est
qu’ainsi que l’on évitera que se cristallise sur la nourriture leur problème de dépendance affective.

Elle ne veut plus faire son piano. Faut-il l'obliger

Elle ne veut plus faire son piano. Faut-il l’obliger?

Quelle importance ? », serait-on tenté de dire quand un ou une adolescente interrompt brutalement une activité artistique ou sportive dans laquelle il ou elle était jusque-là apparemment très investi(e).
Savoir jouer du piano n’est pas indispensable et, si cela ne l’intéresse plus, pourquoi la forcer ? Elle a bien assez de travail par ailleurs…
Quoi qu’elle en dise, c’est souvent parce que justement cela l’intéresse qu’elle abandonne. On se trouve ainsi face à un nouvel exemple de ce paradoxe de l’adolescence qui veut que les jeunes soient poussés à faire le contraire de ce qu’ils désirent.

En l’occurrence, c’est parce qu’elle fait de sa réussite au piano un enjeu important pour l’image qu’elle a d’elle-même et qu’ont d’elle ses parents qu’elle est poussée à y renoncer. Enjeu dont elle n’est pas vraiment consciente sur le moment et qu’elle ne mesurera bien qu’à distance, des années plus tard. Elle voudrait briller et être la première, mais elle craint tout autant de ne pas y arriver que d’y parvenir, tout en ayant le sentiment qu’elle ne le mérite pas vraiment, qu’elle a
usurpé sa place, que Ton va s’apercevoir que ce n’est qu’une tromperie, qu’elle n’en a pas réellement les capacités…
Sentiments exacerbés par ses attentes affectives à l’égard de ses parents, de son père le plus souvent, dont elle voudrait qu’il l’admire, tout en ne supportant pas qu’il le montre ouvertement, un compliment ou une manifestation de fierté étant immédiatement perçu comme une tentative de rapprochement excessif. Le plaisir même qu’elle pourrait y prendre se transforme en gêne, voire en irritation, ce qui l’amène parfois à être ostensiblement désagréable.

Cela dit, comment réagir à la volonté, exprimée par l’adolescent(e), d’arrêter le piano ou toute autre activité qu’il ou elle affectionnait auparavant ? En sachant gagner du temps, ne pas prendre à la lettre tout ce que dit l’adolescente et en lui laissant la possibilité d’élaborer et de
dépasser ses contradictions au lieu de l’y enfermer. Il faut se demander s’il s’agit d’un désintérêt progressif, dû peut-être à un manque réel de réussite, ou si l’enfant ne s’est véritablement jamais investi dans cette activité. Si c’est le cas, il n’a guère de raison de continuer. S’agit-il au contraire d’une décision brutale, qui suit l’annonce d’un succès? La signification du désir d’arrêter est alors tout autre. Elle appelle une discussion. Les parents peuvent exprimer le souhait que l’adolescente prenne le temps de la réflexion et se donne, par exemple, une année supplémentaire pour confirmer ou non cette décision. Le but n’est pas d’entrer dans une épreuve de force, ni d’obliger l’adolescente à continuer à tout prix le piano, mais de ne pas la laisser seule face à une contrainte intérieure qui l’amène à saboter une activité potentiellement source de plaisir et de valorisation, et ce pour des raisons affectives dont elle n’est pas clairement consciente. C’est le sens même de l’éducation que d’apprendre à un enfant à savoir et à pouvoir attendre. Le laisser évoluer au gré de ses désirs et de ses impulsions du moment, c’est le rendre esclave de sollicitations dont il ne mesure pas la portée, qu’elles soient intérieures ou extérieures. Il ne peut les accueillir et les gérer dans son intérêt que s’il est capable de différer ses réponses et d’en évaluer la pertinence en fonction de son projet d’avenir. Or ce projet est une construction toujours en devenir, élaborée selon des normes et des valeurs qui ne peuvent être déterminées qu’en étroite interaction avec des adultes en lesquels l’enfant et l’adolescent ont confiance.

La première des valeurs que les adultes ont à transmettre, et dont ils sont les garants, est qu’il n’existe pas de liberté possible sans sentiment de sécurité et sans confiance en soi. Or c’est aux adultes également de faire en sorte que les enfants puissent les acquérir. Cela ne peut cependant suffire. L’adolescence illustre particulièrement la façon dont la perspective d’un plaisir par-
tagé avec certains adultes, ceux desquels on attend le plus et ceux, même, en lesquels on a le plus confiance, peut être un facteur de crainte et de fuite. Les adultes doivent atténuer ces peurs en comprenant leur sens, tout en faisant comprendre à l’adolescent que persévérer est une des conditions de sa liberté future. Il ne s’agit pas de transformer cet adolescent en objet des désirs de l’adulte, mais de lui donner les moyens d’une véritable indépendance, indépendance qui passe nécessairement par sa capacité à s’autoriser les acquisitions auxquelles il aspire.
Or ces acquisitions, quand elles sont violemment désirées du fait même du sentiment de doute et d’in-
suffisance qui habite l’adolescent, deviennent l’objet de conflits : conflits d’identité, en particulier, qui l’amènent à ne plus savoir si ce qu’il fait, il le fait pour lui ou pour ses parents (l’échec et le refus, en revanche, sont toujours à lui et lui appartiennent). Mais aussi conflits liés au fait que ces acquisitions peuvent apparaître à l’adolescent comme une arme qui menace ceux
qu’il aime et va lui faire perdre leur amour, surtout si elles sont susceptibles de lui permettre de dépasser leur niveau social et intellectuel. Retourner cette arme contre lui par le biais de l’échec peut ainsi combiner l’avantage d’être un moyen de se différencier en ne faisant pas ce qui était attendu de lui et un moyen de conserver l’amour et l’attention de ses parents. Ce que nous venons de dire du piano est bien sûr susceptible de s’appliquer à toute autre activité.

Il dort encore avec nous. Est-ce normal

Il dort encore avec nous. Est-ce normal?

L’intrusion d’un préadolescent ou même d’un adolescent dans la chambre de ses parents est plus fré-
quente qu’on ne le pense. Les prétextes en sont nombreux, que ce soit une impossible cohabitation
avec les frères et sœurs, des difficultés d’endormissement, des cauchemars à répétition ou des soins qu’il faut prodiguer. La réponse à cette question est pourtant simple : dormir régulièrement dans la chambre de ses parents, à côté, avec eux ou à la place de l’un des parents n’est jamais bénéfique et peut avoir des conséquences négatives. Et ce quel que soit l’âge de l’enfant. Pourquoi ? La dépendance mutuelle de l’enfant et de ses parents est trop importante pour que ceux-ci ne fassent pas extrêmement attention à ce que les conditions d’une séparation minimale soient respectées. Que la chambre des parents et celle des enfants soient séparées est la première de ces conditions. La chambre est par
excellence le lieu du domicile familial qui représente l’intimité de la personne. Dans le cas des parents, cette intimité est aussi celle du couple et de sa vie sexuelle. La présence de l’enfant ou de l’adolescent dans leur chambre ne peut qu’accroître sa curiosité à cet égard et, dans le même temps, l’obliger à la réprimer massivement. Cette promiscuité contribue à atténuer la différence entre les générations et à accentuer les difficultés de différenciation parents/enfants et de leurs
rôles respectifs. L’enfant ou l’adolescent s’installe d’ailleurs souvent à la place de l’un des parents, le plus souvent le père, absent de la maison ou amené à dormir dans une autre pièce.
Or cet enchevêtrement des générations est souvent d’autant plus important que c’est un fait acquis et admis par les parents qui révèle un problème de couple. L’enfant ou l’adolescent sert de compensation à ce malaise ou ce conflit en empêchant toute intimité sexuelle et/ou en protégeant un de ses parents de la solitude. Mais en se rassurant, ce parent place son enfant dans une situation d’insécurité ; il inverse les rôles en le mettant au service de ses besoins et en accroît d’autant plus la dépendance que cette situation commence par faire plaisir à l’enfant avant de le gêner. Ces différents paramètres rendent d’autant plus difficile le travail d’acquisition de son autonomie par l’adolescent.
Il est, en outre, facile d’imaginer que la puberté, et la façon dont elle sexualise le corps et les relations, rend la situation plus difficile encore à gérer pour un adolescent que pour un enfant.

Ma fille est timide... Que faire

Ma fille est timide… Que faire?

La timidité n’est pas une maladie. Elle correspond habituellement à une réaction possible de l’adolescent face à une situation nouvelle qu’il a l’impression de ne pas bien contrôler. Envahissante et croissante, la timidité peut cependant révéler de graves difficultés qu’il faut savoir prendre en compte.
La timidité n’est pas propre à l’adolescence. Elle se manifeste plus particulièrement à certaines périodes du développement de l’enfant. La puberté en est un moment privilégié. On s’accorde à considérer comme le premier prototype de la timidité ce que l’on appelle «l’angoisse du 8e mois». C’est-à-dire cette période, située entre 6 mois et 1 an, où le bébé manifeste de la peur devant tout ce qui est étranger aux figures qui peuplent son environnement quotidien. Cela correspond à sa prise de conscience progressive de l’existence propre et distincte de lui des personnes qui lui sont familières,
en particulier de sa mère. Parallèlement, il prend conscience de son existence propre. Mais, en même
temps que cette prise de conscience, survient celle que sa colère et son agressivité s’adressent également à la personne qui lui donne du plaisir, des soins, et qu’il aime. Dans un effort pour protéger la personne aimée, l’enfant projette le mauvais sur l’étranger, l’inconnu. Il est frappant de constater que des bébés qui focalisent le mauvais sur un élément précis — par exemple la nour-
riture, dans le cas de l’anorexie précoce du nourrisson — n’ont pas cette peur de l’étranger et se montrent au contraire particulièrement avenants.

Par la suite, à certains moments clés de son évolution, l’enfant va retrouver des mécanismes semblables en tentant de projeter ce qui l’inquiète sur le non-familier. La timidité en est une manifestation. Ces moments clés correspondent à des périodes qui sollicitent particulièrement l’ambivalence des sentiments de l’enfant, c’est-à-dire la cohabitation de sentiments opposés tels
que l’amour et la haine, le désir de se rapprocher et le désir de repousser projetés sur une même personne, en général une personne à laquelle il est particulièrement attaché et dont il est très dépendant, de préférence la mère. Il est ainsi habituel de voir apparaître des phases de timidité entre 3 et 6 ans, au moment où l’enfant est tiraillé entre son désir de relation privilégiée avec sa
mère et l’envie de plaire et de séduire d’autres personnes, dont son père, mais avec la crainte que ces désirs nouveaux ne lui fassent perdre l’amour maternel, qu’il voudrait exclusif.

La timidité représente un compromis entre ces désirs contradictoires qui le conduisent à faire le contraire de ce dont il aurait envie : se mettre en retrait là où il aimerait être le premier et faire la conquête de ce monde nouveau qui le tente. Ce retrait attire l’attention, mais sur un mode masochiste : l’enfant attend inconsciemment de l’autre qu’il agisse comme il aurait aimé le faire, vienne vers lui et fasse preuve d’une attitude conquérante. Ce mouvement d’inversion du désir en son contraire est bien illustré par le fait que lorsque le timide arrive à dépasser sa timidité (parce qu’il a un peu bu, que l’ambiance s’y prête, qu’il a été mis en confiance ou pour toute autre raison), il est habituel qu’il, ou elle, se montre particulièrement prolixe, expansif, qu’il lui soit
même parfois difficile de trouver les limites, la bonne distance.

Il y a dans cette attente et cette mise en scène masochiste de la timidité quelque chose de plus spécifiquement féminin et désigné comme tel par notre culture : l’effarouchement qui s’accompagne d’une séduction faussement dissimulée. Peut-être est-ce pour cela que la question est venue naturellement sous la forme : « Ma fille est timide », et non pas « Mon fils est timide ». Chez la jeune fille, toute poussée de timidité correspond en général à des moments d’attrait accru pour le
père alors même que cet attrait apparaît contradictoire avec une importante dépendance affective à la mère.
Mais la timidité existe aussi chez le garçon ! Elle est d’ailleurs souvent ressentie comme quelque chose de féminin, sentiment qui ne fait que l’aggraver par ce qu’il implique de position passive d’attente. Ce sentiment s’explique probablement aussi parce que, pour l’adolescent, cette timidité s’adresse aux autres hommes, auxquels il aimerait plaire, pour recevoir d’eux ou leur dérober la force et le pouvoir qu’il leur prête.

L’adolescence est un moment privilégié d’expression de la timidité : la puberté vient exacerber l’ambivalence des sentiments ainsi que les désirs de séduction et de pouvoir. La sexualisation du corps ne fait qu’accroître désirs et craintes. Elle contribue à une implication particulière du corps qui se manifeste sous une forme spécifique à cet âge, même si elle peut perdurer bien au-delà : la rougeur.
Celle-ci est symbolique de la problématique de la timidité. Elle vient révéler au grand jour et aux yeux de tous ce que l’adolescente voulait cacher : qu’elle est affectée par la situation. Alors qu’elle voulait paraître froide et indifférente, la rougeur, mais aussi la gêne et la gaucherie propres à cet âge, viennent signaler à quel point elle se sent en réalité concernée par le regard des
autres. Et si elle se sent concernée, c’est bien parce qu’elle est en attente de ce regard. Mais au lieu d’être triomphale, cette attente se transforme de façon masochiste en désastre. Désastre qu’elle s’exagère, évidemment, mais que cette exagération ne fait qu’accentuer. De se sentir rougir aggrave le rougissement. La honte, autre émotion liée à la timidité et elle aussi spécifique à l’adolescence, est la traduction psychique du malaise physique.
La timidité est l’expression de la conscience par le Moi de sa faillite à maîtriser ses émotions et la révélation de sa faiblesse et de son impuissance à répondre aux exigences de ses idéaux. Ceux-ci se sont construits à partir de l’image idéalisée que l’adolescent a de la personne à laquelle il est le plus attaché et qui lui sert de modèle de référence.

Attention, cependant : il ne faut surtout pas dramatiser la timidité, réaction relativement naturelle qui a ses avantages, puisqu’elle aide l’adolescente à contrôler ses élans. A condition que celle-ci puisse progressivement dépasser sa gêne. Le meilleur moyen est qu’elle prenne confiance en elle et s’autorise à s’affirmer sans craindre pour autant de perdre l’estime, la protection et l’amour
de la ou des personne(s) dont elle redoute le jugement. Ces personnes étant le plus souvent ses parents, le dépassement est plus aisé à l’extérieur de la famille. C’est pourquoi il est utile d’inciter les timides à sortir du cocon familial. La surprotection, qui se veut bienveillante et compréhensive, est toujours néfaste et ne fait qu’aggraver la situation, renforçant la dépendance de l’intéressé(e). La meilleure aide que sa famille puisse apporter à un enfant timide est de savoir parfois, avec tact et mesure, forcer les choses et, en quelque sorte, lui prescrire de sortir pour se donner l’occasion du plaisir et de la valorisation qu’il désire mais qu’il n’ose pas s’accorder de lui-même.

Là où l’adolescent(e) craint inconsciemment l’interdit parental, la prescription du parent vient transformer en obligation ce qui est désiré. Le désir, paradoxalement, en devient plus acceptable.

Pourquoi déteste-t-il son corps

Pourquoi déteste-t-il son corps?

C’est un fait : un certain nombre d’adolescents n’aiment pas leur corps et ne sont pas à l’aise avec lui. Ce malaise peut aller jusqu’au rejet complet, voire jusqu’à une véritable haine soit du corps dans son ensemble, soit de l’une de ses parties. Cette focalisation du rejet est bien connue des psychiatres qui l’appellent dysmorphophobie, c’est-à-dire phobie (qui signifie peur mais aussi rejet) de l’apparence, de la forme. Les appendices naturels du corps (nez, oreilles, bouche, mains, pieds) ou les parties plus nettement sexualisées (seins, fesses, hanches) sont l’objet privilégié de ces rejets. L’acné, fréquente à cet âge, peut servir de point de départ à une réaction de rejet du visage et parfois du corps dans son ensemble. Il faut la traiter et éviter qu’elle ne devienne une obsession, souvent aggravée par le comportement paradoxal des adolescents, qui ne peuvent s’empêcher de toucher à leurs boutons tout en s’en reprochant les conséquences. Mais la silhouette, le poids, la taille peuvent également être l’objet de critiques qui prennent souvent un caractère obsédant. Les adolescents qui rejettent tout ou partie de leur corps ont le sentiment qu’ils ne pourront mener une vie heureuse tant que persistera ce qui leur apparaît comme une anomalie. L’intervention chirurgicale est de plus en plus souvent vécue par ces adolescents comme le seul recours possible. Mais le malaise est souvent plus difiiis : il se traduit par le besoin de cacher ses formes sous des vêtements trop
amples, la difficulté de se mettre en maillot de bain ou encore le besoin de porter les tenues les plus neutres possibles. Comme toujours, la réaction contraire peut être, en réalité, le signe du même malaise : les adolescents qui cherchent à attirer l’attention par une tenue vestimentaire, une coiffure ou des accessoires provocants n’acceptent pas mieux leur corps que ceux qui le camouflent. Il apparaît d’ailleurs plus maltraité que mis en valeur. Ce type d’attitude vise à provoquer l’étonnement, la gêne et la désapprobation, voire la peur. Ce n’est pas un hasard, mais bien l’expression du besoin de faire naître chez l’autre, celui qui regarde l’adolescent, un regard négatif sur son physique. Ce transfert permet à l’adolescent d’éviter de prendre à son compte le rejet de son propre corps.
Sous une forme plus atténuée, l’apparence de bien des adolescents éveille la perplexité ou l’irritation : c’est, là encore, un écho de leur malaise et de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Font partie de cette difficile acceptation de leur corps en mutation la prédilection des adolescents pour le noir, couleur de deuil, les vêtements déchirés, les chaussures aux semelles démesurées. Sans
parler du goût pour les vêtements de coupe militaire que partagent même des antimilitaristes convaincus.

Le corps est le reflet des transformations psychiques de l’adolescence. Il est le révélateur de changements, concernant notamment la sexualité, qu’il n’est plus possible de nier. Cette « trahison » du corps, qui donne à voir plus qu’il ne serait souhaitable aux yeux de l’adolescent, sollicite particulièrement les tendances exhibitionnistes de l’individu. Le regard, le jeu de ce que l’on
montre et de ce que l’on cache, s’en trouvent surinvestis. C’est en général pour tenter de contrôler ce qui lui échappe que l’adolescent va choisir la fuite en avant et exhiber outrageusement un corps qui, dans l’excès même qu’il affecte, est une caricature de lui-même. Ce simulacre d’une fete du corps, qu’illustrent bien les modes adolescentes, n’est pas pour autant nécessairement négatif. Il est un aménagement possible, s’il se prête à une évolution ultérieure. Ce qu’il comporte
d’actif est préférable au retrait et au désinvestissement de l’adolescent vis-à-vis de son corps.
Mais le malaise peut aller au-delà de la seule tenue vestimentaire. L’adolescence est une période de la vie où se multiplient plus particulièrement toutes sortes d’attaques directes ou indirectes envers le corps : scarifications, brûlures de cigarettes, anorexie ou boulimie, et, bien sûr, tentatives de suicide. Remarquons que ces attaques du corps sont plus fréquentes chez les jeunes filles (trois fois plus de tentatives de suicide, dix fois plus de cas d’anorexie, quatre fois plus de plaintes concer-
nant des douleurs physiques, céphalées, maux de ventre, etc., que chez les adolescents de sexe masculin), mais plus graves chez les garçons (trois fois plus de suicides réussis, par exemple, chez les adolescents que chez les adolescentes).

Pourquoi le corps est-il l’objet privilégié de ces attaques? On perçoit aisément à quel point le corps joue un rôle de premier plan à l’adolescence, puisque son processus même est intimement lié aux transformations physiologiques de la puberté. Si l’adolescent peut se croire maître de ses pensées et
de ses idéologies, il subit son corps. Car il assiste, impuissant, à ses transformations, qu’il suit ou, au mieux, qu’il accompagne, mais dont il ne décide pas. Règles et premières éjaculations peuvent dès lors apparaître comme autant d’événements traumatiques. D’autre part, l’adolescent se voit contraint d’assumer un physique qu’il n’a pas choisi : il n’a pas choisi de naître garçon ou fille, d’être grand ou petit, brun ou blond, d’avoir des yeux, un nez, une bouche, des oreilles, etc., qui lui plaisent plus ou moins. Non seulement il ne l’a pas choisi, mais il en hérite. Le corps est en effet le fruit de l’union des parents : les ressemblances qu’on y devine sont la marque d’une appartenance familiale avec laquelle l’adolescent peut être en révolte. Chaque partie du corps, et surtout du visage, va faire l’objet de commentaires qui ont souvent pour effet d’exaspérer l’adolescent : « Tu as le nez de ta mère, les yeux de ton père, le sourire de ta grand-mère…» Y a-t-il quelque chose qui lui soit propre dans tout cela? Cet héritage peut être bien vécu si l’adolescent l’accepte et ne souffre pas de complexes trop importants. Mais s’il en est insatisfait, s’il a trop de comptes à régler avec ses parents, s’il a trop peu d’assurance, la tentation sera grande de vouloir se réapproprier ce corps hérité et subi, non pas en le mettant en valeur, ce qui supposerait que l’adolescent accepte sa filiation, mais en l’attaquant, en l’abîmant, en le déformant par le biais d’un « look » provocant (vêtements, coiffure), ou par ces marquages identitaires que sont les tatouages et le piercing, ou encore par toute autre forme d’agression. En attaquant ce qu’il a reçu de ses parents, l’adolescent se réapproprie un pouvoir égal au leur. En s’acceptant tel qu’il est, il signifie qu’il accepte aussi ses parents et ce qu’ils lui ont donné en héritage.

Cependant, dans le bouleversement que constitue l’adolescence, le corps demeure également un repère
tangible de la continuité du sujet. On se trouve alors devant ce paradoxe que le corps, du fait des modifications pubertaires, est le facteur principal des transformations qui affectent l’adolescent mais aussi un repère qui lui offre une certaine constance et demeure un garant de sa continuité.
Par ailleurs, le corps est tout à la fois ce qu’il y a de plus personnel et de plus intime, et ce qui demeure toujours quelque peu extérieur et étranger. Il obéit à l’individu, constitue son enveloppe protectrice, l’individualise et témoigne de sa continuité. Cependant, il constitue également une entrave aux désirs mégalomanes, limite et trahit celui auquel il appartient car il révèle par ses émois ce que ce dernier aurait voulu tenir secret. Il demeure le heu privilégié d’expression des
émotions. Il est langage et moyen de communication. Il donne à voir et contribue par là à assurer l’identité. Il est d’ailleurs remarquable que toute angoisse comporte une expression somatique.
En cas de conflit majeur d’identité, le corps peut servir à assurer le maintien d’une unité défaillante. La revendication du droit à la différence est un des moyens privilégiés dont dispose l’adolescent pour affermir une identité que ses conflits et sa profonde dépendance aux parents menacent constamment. Ce droit à la différence s’est essentiellement exprimé dans les années 50 et 60
par le biais de la revendication d’une sexualité différente. Actuellement, ce thème s’est déplacé sur le droit à disposer de son corps à sa guise, jusques et y compris dans ces formes extrêmes que sont le droit à le maîtriser ou à le détruire : le suicide, l’anorexie mentale, la mode punk, les multiples formes de soumission et d’offrande du corps à des fins sadiques, etc.

Ainsi, au travers du corps, hérité de l’union des parents, c’est la relation à ceux-ci qui se joue à nouveau. L’adolescent vit les transformations imposées de la puberté comme une actualisation de sa soumission infantile aux parents. Ceux qui ont mal résolu cette période et demeurent trop dépendants de leurs parents vont mal supporter cette confrontation et seront tentés d’y réagir d’une manière ou d’une autre.
En effet, ce corps en mutation, lieu essentiel d’expression des transformations de la puberté, effets de la physiologie et non du pouvoir du sujet, échappe à sa maîtrise, qui est un des acquis importants de « l’âge de raison » ou phase de latence. L’adolescent peut se croire maître de ses pensées et de ses idéologies, mais il subit son corps et assiste, impuissant, à ses transformations. Le corps est le représentant de la nécessité : « Tu es un garçon, tu es une fille, tu es ainsi, tu n’es pas autre-
ment. » Cette nécessité renvoie les adolescents à leur vécu de passivité et de dépendance à l’égard de leurs parents, et les conduit à les apostropher par un : «Je n’ai pas demandé à naître. » Ce corps étranger, qui perd avec l’adolescence sa familiarité, qu’il va falloir réapprendre à aimer et à accorder à son image de soi, est aussi un corps incestueux, porteur des désirs et fruit de l’union
des parents.
Pour toutes ces raisons et parce que le corps est un élément essentiel de l’identité, la question du rapport au corps est au cœur des difficultés de l’adolescence.

Il m'a volé de l'argent dans mon porte-monnaie. Faut-il sévir

Il m’a volé de l’argent dans mon porte-monnaie. Faut-il sévir?

Ce type de comportement est plus fréquent chez les garçons que chez les filles. Il survient volontiers juste avant ou au début de l’adolescence, quand le garçon, qui n’a pas encore totalement quitté l’enfance, veut jouer au grand et pouvoir «se payer» ce dont il a envie. C’est en général dans le porte-monnaie maternel qu’il va puiser, peut-être parce qu’il est plus aisément accessible que le portefeuille du père, plus familier aussi. Ce choix est révélateur du fait que l’enfant se différencie mal de sa mère, qu’il se considère en quelque sorte comme une sorte de prolongation du corps mater-
nel. S’il lui manque quelque chose, il lui suffit d’aller se servir dans ce prolongement symbolique de la mère qu’est son porte-monnaie. Ce choix exprime donc combien le préadolescent reste encore dépendant de sa mère. On dirait que le pouvoir et la force qu’il cherche à acquérir demeurent pour lui des attributs maternels qu’il ne pourrait s’approprier sans les dérober. A cet âge, le père apparaît encore trop lointain, plus ou moins inaccessible, et s’en prendre à lui, plus transgressif et plus dangereux. Quand ce type de comportement survient plus tard chez l’adolescent, celui-ci se sert dans le portefeuille paternel, et dérobe des sommes nettement plus conséquentes que dans le porte-monnaie maternel.
Du fait de l’importance du lien de dépendance qui l’unit à ses parents, l’enfant a du mal à concevoir qu’il grandit, prend son autonomie et peut avoir des choses à lui, les demander et en discuter avec ses parents. Dans son esprit, ce qui est aux adultes, notamment l’argent, doit le rester et n’est pas pour lui. Pour le posséder, il ne peut que le voler, le prendre en cachette de ses parents. Il peut également avoir honte de désirer avoir de l’argent à lui et se sentir incapable d’en manifester le désir devant sa mère comme si c’était faire preuve d’une audace best online casino coupable et d’une impudeur qui appelaient un châtiment.

Un vol précoce, éventuellement répétitit, est un vol infantile, c’est-à-dire lié à la persistance d’un lien de dépendance infantile à la mère. Celle-ci peut l’encourager sans s’en rendre compte en maintenant une trop grande proximité physique avec son enfant, ce qui l’infantilise, ou en voulant trop le gâter, notamment en multipliant petits cadeaux et friandises qui donnent à l’enfant le sentiment que sa mère est comme une corne d’abondance, pleine de bonnes choses qu’elle peut
indéfiniment distribuer mais à son gré, comme elle le veut et quand elle le veut. Le père n’est guère consulté et se trouve très marginalisé dans ce type d’échanges. Un parent qui se rend compte que son enfant a volé de l’argent dans son porte-monnaie doit bien sûr ne pas accepter ce comportement et l’interdire, mais, simultanément, il doit aider l’adolescent à acquérir une réelle autonomie. Le rôle du père est alors primordial : c’est de lui que doit venir la double confirmation de l’inter-
dit et du droit de l’adolescent à désormais disposer d’attributs et de territoires qui soient à lui. Pour donner à l’adolescent le sentiment qu’il est assez grand pour commencer à gérer ses affaires et concrétiser ce changement, son père peut lui attribuer de l’argent de poche. Si ce type de comportement semble déjà s’être mué en habitude, il ne disparaîtra pas nécessairement dès la pre-
mière intervention. Il faut pouvoir rattraper les dérapages de l’adolescent, voire les sanctionner, tout en valorisant par ailleurs ce qui peut conforter sa confiance en lui. Il faudra surtout que ses parents s’interrogent sur la façon dont eux-mêmes se comportent dans la vie quotidienne et sur l’existence éventuelle d’une trop grande complicité entre l’adolescent et eux. Une thérapie familiale peut alors apparaître comme l’aide la plus appropriée.

Les jeux de rôle peuvent-ils être dangereux

Les jeux de rôle peuvent-ils être dangereux?

Le fait de s’enfermer dans un comportement est toujours dangereux, quel que soit l’âge. Il en est ainsi
des jeux de rôle, d’autant qu’ils correspondent à des tentations par lesquelles l’enfant a été fortement attiré : celle, en particulier, d’imaginer des histoires qui mettent en scène ses désirs cachés, vécus comme interdits. L’imaginaire est, pour l’être humain, une soupape qui lui permet de décharger ses émotions, mais aussi de se donner à lui-même une représentation de ses désirs, qui sans cela pourraient devenir écrasants et dangereux. C’est une manière de se familiariser avec eux, de les
apprivoiser et de les intégrer à notre vie. Toutefois, au lieu d’être un outil d’adaptation, le jeu peut se clore sur lui-même et devenir un autre monde sans liens avec la réalité quotidienne. Plus celle-ci sera insatisfaisante, génératrice de déception et d’angoisse, plus la tentation sera grande de se réfugier dans cet autre monde, celui d’un imaginaire qui ne connaît pas de limites. Il pourra alors être d’autant plus difficile d’y résister pour l’adolescent qu’il sera entraîné dans son repli par des adultes, dont il croit qu’ils le guident, et/ou par des camarades, doubles rassurants de lui-
même. C’est le propre de toute dérive de type sectaire. Certes, les jeux de rôle ne relèvent pas pleinement de cette dernière, mais ils s’en approchent. Leur phraséologie pompeuse, leurs références au passé, le fait qu’ils aient été construits et ordonnés par les adultes qui les ont créés facilitent cette dérive. Enfin, c’est une activité d’initiés et une activité de groupe qui engendre de puissants effets d’entraînement.

Certains adolescents qui s’y sont laissé entraîner ont vu leur comportement évoluer vers un état psychotique, voire même parfois suicidaire. Cette évolution reste cependant l’exception et le fait déjeunes souffrant déjà de difficultés d’ordre psychopathologique. Toutefois, s’adonner à un jeu de rôle a pu contribuer à aggraver ces difficultés, et surtout à donner l’occasion à ces adolescents d’éluder les soins qui leur auraient été nécessaires. Tandis que d’autres adolescents, sans atteindre ces extrêmes, se sont laissé capter, piéger, et ont progressivement perdu tout intérêt pour la vie ordinaire, qu’elle soit familiale, scolaire ou amicale. Un tel comportement doit inquiéter les parents suffisamment tôt, c’est-à-dire avant que l’adolescent ne se soit trop éloigné de ses proches et autres relations habituelles. Mais ils ne doivent pas nécessairement réagir par la brutalité. Au
contraire, ils doivent réintroduire le jeu de rôle dans les échanges quotidiens pour en parler, mieux le connaître peut-être, ne pas l’isoler des autres intérêts possibles de l’adolescent comme s’il s’agissait d’un monde à part, ineffable, que seuls les initiés peuvent comprendre.