Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible

Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible ?

Cette inquiétude est fréquemment éprouvée et exprimée par des parents qui ne parviennent pas à comprendre que le seul rappel à l’affection ne peut suffire à rendre l’adolescent conforme à leurs souhaits. La difficulté à comprendre la nature des liens affectifs qui unissent les adolescents à leurs parents est le grand malentendu de cet âge. Ce malentendu est la conséquence du caractère contradictoire des liens d’attachement. C’est le paradoxe central du développement : plus on est en insécurité interne, plus on dépend d’autrui pour se rassurer, mais moins on peut recevoir. Ainsi, c’est une dépendance affective excessive à l’égard de leurs parents qui peut conduire certains adolescents à se distancer d’eux en retournant leurs attentes affectives en indifférence ou en
opposition. Ce comportement peut donner l’impression aux parents que l’adolescent ne les aime plus alors qu’il est, en réalité, dans une attente impossible à gérer. Cette référence à la qualité de l’attachement, pour caractériser la relation de l’enfant aux parents et ses effets sur le développement de celui-ci, permet de dépasser les ambiguïtés de la notion d’amour et de mettre en valeur la fonction fondatrice du style de relation au monde, aux autres et à soi-même, des premiers
attachements. Un enfant doit se sentir aimé par ceux qui l’élèvent pour pouvoir s’aimer lui-même et être capable d’aimer les autres à son tour. Mais qu’entendon par aimer? De quelle nature est cet amour dont bien peu de personnes, et de parents en particulier, se diraient dépourvus? Et pourtant, ses manifestations comme ses effets sur ceux qui en sont les destinataires sont loin d’être identiques. Il y a tant de façons différentes d’aimer, y compris chez la même personne.

L’amour d’un être humain pour un autre que lui est le résultat d’une alchimie complexe de sentiments dont la qualité varie selon l’équilibre de ses composants et des attentes et besoins de celui qui le reçoit. Il en est de même de l’amour d’une mère ou d’un père pour son enfant. Cet amour est fait de l’histoire de ce parent, de ce qu’il a reçu de ses propres parents et par rapport à quoi il va réagir pour répéter ce qu’il a vécu, ou, à l’inverse, chercher à s’en démarquer, de ses attentes et de la rencontre de celles-ci avec la réalité de l’enfant. Il est fait de sa capacité d’empathie, d’identification à l’enfant, de prise en compte de ses besoins et de ce qu’il peut ressentir, avec bien sûr le risque d’un écart ou de projections non harmonieuses entre l’adulte et l’enfant.

Aimer, ce peut être, pour certains, chercher dans l’enfant ce qu’on aurait voulu être, lui offrir ce dont on a eu le sentiment de manquer, avec alors le risque de régler ses comptes avec ses propres parents au détriment de la prise en compte et de la satisfaction des besoins réels de l’enfant. Pour d’autres, ce sera avant tout chercher un miroir dans lequel se regarder, ou rendre l’enfant conforme à l’image idéale qu’on s’est forgée de lui. Ce peut être aussi chercher auprès de lui une compensation pour ce qu’on n’a pas par ailleurs, ou qu’on a perdu : l’amour d’un parent, celui d’un conjoint, la perte d’un autre enfant, une déception dans la vie professionnelle, etc.
Ces sentiments, le plus souvent inconscients pour celui qui les vit, imprègnent et orientent fortement les attitudes, les gestes, l’ensemble des interactions entre enfant et adultes. C’est la nature tendre, souple, attentionnée de la relation ou au contraire brusque, tendue, sans égards qui en dépend, comme la qualité de plaisir partagé ou de tension plus ou moins agressive encre l’adulte et l’enfant. Ces sentiments et attitudes peuvent varier à l’infini d’un individu à l’autre, mais aussi chez un même individu selon sa situation, son environnement, son état affectif du moment.

Ces sentiments, largement inconscients et plus facilement perceptibles par les autres que par soi-même, ne sont pas aisément modifiables. En outre, ce que l’enfant, et plus encore le bébé, perçoivent, ce ne sont pas les apparences et ce qui est dit mais l’état de tension ou de détente, d’inquiétude ou de plaisir dans lequel se trouve l’adulte. Tout ceci se traduit bien plus par son tonus musculaire, l’éclat de son regard, la souplesse de ses gestes, ses intonations, que par le contenu de ses paroles. Ainsi, plus sa confiance en lui est assurée, plus un individu entre facilement en contact avec un autre qui ne menace pas son autonomie et dont il peut se nourrir d’autant mieux qu’il ne se perçoit pas comme affamé et qu’il pourra choisir ce qui lui convient, aux doses souhaitées. Cette sécurité que l’individu n’a pas à l’intérieur de lui, il va tenter de la retrouver en figeant tout ce qui pourrait la déstabiliser, en particulier ses émotions et ses liens affectifs. Ce sera particulièrement vrai, spectaculaire, et souvent dramatique dans ses consé-
quences, à l’adolescence. Certains adolescents affirment leur existence et leur différence à la fois par un refus et un rejet catégoriques de ce qui est attendu d’eux, notamment par leurs parents, et par un besoin d’être vus et d’exister pour ceux-ci qui ne peut s’exprimer que par l’inquiétude suscitée. Le plaisir partagé, vécu comme une reddition aux autres, est impossible. L’intensité
même de l’attente déçue interdit toute satisfaction.

Ainsi, ils prennent de la distance par rapport au parent auquel ils souhaiteraient plaire, se prémunissant en même temps d’une déception possible et, souvent, ont le bénéfice de provoquer l’attention désolée et apitoyée du parent. Ils parviennent alors à être proches, mais dans une déception et un regret qui leur permettent de se croire lointains, à distance, dans l’indifférence et surtout pas dans le plaisir partagé. L’adolescent introduit ainsi des mécanismes de distanciation avec les personnes qu’il investit le plus, se privant notamment des relations de tendresse qui faci-
literaient les intériorisations nécessaires pour renforcer son estime de lui-même. Et le moyen d’introduire cette distance, c’est de souffrir et d’inquiéter d’une façon ou d’une autre. L’adolescent n’est alors ni coupable de plaisir excessif avec un des parents au détriment de l’autre,
ni sous la coupe de ce parent. Il n’est cependant pas seul puisqu’il suscite l’inquiétude et que la situation de proximité évitée dans le plaisir va se retrouver dans l’insatisfaction et l’inquiétude.

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