Doit-on lui dire la vérité

Doit-on lui dire la vérité?

Anotre époque de quête de transparence et de chasse aux secrets familiaux, considérés comme facteurs
de troubles, la vérité est à la mode. Mais quelle vérité ? Et pour qui ? Il est plus facile de proclamer qu’il faut toujours dire la vérité que de la mettre en pratique. Est-ce la vérité par opposition au mensonge ? Est-ce manquer à la vérité que d’user du non-dit et de l’omission ? Il est préférable de toujours dire la vérité aux enfants. Bien des parents sous-estiment leur capacité de comprendre, en particulier quand ils surprennent des conversations entre adultes. Ils pensent qu’ils peuvent inventer n’importe quelle histoire pour cacher ce que les enfants pourraient avoir entendu, sans réaliser que, au-delà des mots, les enfants, et à plus forte raison les adolescents, sont avant tout sensibles à l’atmosphère de la conversation, aux intonations, aux mimiques. Ils décèlent rapidement s’il s’agit de propos destinés exclusivement aux adultes et, le plus souvent, concernant d’autres adultes. C’est cette irruption dans le monde privé des grands qui est excitante, comme à chaque fois que les enfants pénètrent de façon plus ou moins licite sur le territoire des adultes : chambres des parents, armoires ou secrétaires qui leurs sont réservés, bibliothèques… C’est probablement cela qui est le plus nocif pour les enfants et les adolescents : les cachotteries des adultes, les secrets évoqués à demi-mot mais jamais explicités. Il ne faut pas croire que les jeunes ne comprennent rien aux allusions ou ne se posent pas de questions sur la réalité de la vie de leurs parents. En outre, il n’est pas souhaitable d’exciter leur curiosité sans y mettre un terme. Il est toujours préférable de donner un sens clair à ce qui est montré, voire exhibé, même si sa véritable
signification reste cachée.

Il est bon de faire confiance à l’adolescent en lui expliquant une situation, même difficile, le plus simplement et paisiblement possible, avec des mots justes et compréhensibles, en le traitant comme quelqu’un de responsable, une personne à part entière. Doit-on pour autant toujours dire la vérité et toute la vérité ? Non. Parfois, le cas par cas s’avère plus pertinent. En effet, l’enfant, comme l’adolescent, a besoin d’avoir des espaces d’intimité, des zones privées, et de ne pas se sentir obligé de « tout dire » à ses parents. Il n’a pas davantage besoin que ces derniers lui disent tout
et que leur réalité fasse trop rapidement irruption dans sa vie. Reçue trop tôt et trop brutalement, la réalité des adultes peut détruire son intimité et sa confiance. De plus en plus de parents, sous prétexte de vérité, ou plus simplement parce qu’ils sont dans l’incapacité de contenir et de contrôler leurs états affectifs, déversent sur leurs enfants les récits de leur vie intime, affective et parfois sexuelle. Ils les prennent comme confidents et les traitent en fait davantage comme s’ils étaient leurs propres parents plutôt que leurs enfants. Il n’est pas rare de voir maintenant des adolescents, surtout des filles confidentes de leurs mères, remettre leurs parents à leur place de parents en leur faisant remarquer qu’ils ne veulent pas être pris à témoin et parasités par leur vie personnelle.

Il a des demi-frères et des demi-sœurs...Cela risque-t-il de le déséquilibrer

Il a des demi-frères et des demi-sœurs…Cela risque-t-il de le déséquilibrer?

Cette situation rappelle beaucoup la question précédente et obéit aux mêmes règles. À savoir que c’est surtout le contexte familial global et la qualité des liens avec les parents qui semblent déterminants. L’apparition d’une nouvelle fratrie exacerbe la jalousie et la rivalité, comme si elles étaient multipliées au carré. Non seulement l’adolescent doit se confronter à un nouvel enfant qui pourrait lui être préféré, mais ils n’ont qu’un parent en commun. A priori, le nouveau partenaire de la mère ou du père correspond à un choix préférentiel par rapport au conjoint antérieur, et donc leur enfant commun apparaît facilement comme devant être plus aimé. A cette rivalité affective se surajoutent très vite des éléments de réalité qui seront autant d’occasions de tensions et de conflits et serviront de paratonnerre à une insatisfaction. L’adolescent peut en effet plus difficilement faire des reproches au beau-parent ou aux parents eux-mêmes qu’à d’autres jeunes comme lui. Ces éléments de rivalité vont du partage des chambres à l’héritage futur, en passant par toutes les répartitions de temps, d’attention, de cadeaux, de nourriture, d’argent de poche qui ponctuent la vie quotidienne.

C’est en parlant ouvertement de ces réalités, en reconnaissant le caractère normal des rivalités et jalousies, que celles-ci peuvent être le plus facilement élaborées et, en partie du moins, dépassées. Or ce type d’échange est malheureusement rare, et bien des parents préfèrent croire que tout va bien et laissent leurs enfants se débrouiller…

Les rapports avec les beaux-parents sont-ils plus difficiles à établir

Les rapports avec les beaux-parents sont-ils plus difficiles à établir?

La multiplication des familles recomposées rend cette question de plus en plus actuelle. C’est une source habituelle de plaintes, de revendications et de conflits interminables. Néanmoins, les beaux-parents ne créant pas des liens de dépendance et de contrainte aussi forts que les parents réels, ils suscitent en réalité moins de problèmes et moins de conflits qu’il n’y paraît. D’ailleurs, la plupart des conflits ne prennent d’importance que par rapport aux parents réels. Cela ne signifie pas que le beau-parent d’un adolescent ne peut pas être plus important pour ce dernier que son père ou sa mère, ni ne peut pas jouer un rôle plus déterminant pour son devenir. Ce n’est bien sûr pas exceptionnel. Mais, même dans ce cas, quand cela «marche» avec un beau-parent, cela marche d’autant mieux que ce n’était pas évident a priori. On se dit alors, et l’adolescent le premier, que c’est d’autant plus
remarquable que ce n’était pas gagné d’avance. Tout le monde s’exclame admiratif : « Il compte autant que si c’était son père ou sa mère. » Ou : «Il est encore plus attaché à son beau-père qu’à sa mère. » Or c’est justement parce qu’il n’apparaît pas aussi naturel d’aimer son beau-père ou sa belle-mère que son véritable père ou sa véritable mère que c’est, par bien des côtés, plus facile pour l’adolescent. Plus facile parce que voulu, accepté, voire même choisi en raison des qualités du beau-
parent. On ne choisit pas son père ou sa mère. L’adolescent peut avoir le sentiment sinon de choisir le beau-parent, le plus souvent imposé par le parent avec lequel il vit, du moins de choisir la nature de la relation qu’il va avoir avec lui.

La situation est toutefois différente quand le beau-parent a élevé l’enfant depuis sa naissance, ou très précocement. On se retrouve dans une situation proche de l’adoption, Mais, dans la majo-
rité des cas, le beau-parent est apparu tardivement, et souvent alors que la personne qu’il remplace, le père ou la mère, est toujours vivante et parfois a, elle aussi, reformé un couple. Dans ce cas, la bonne entente comme la mauvaise se perçoivent en fait plus vivement. Le rejet du beau-parent, certes parfois favorisé par une attitude inadéquate, correspond au moins en grande partie à un conflit avec les parents réels. Le beau-parent est souvent ressenti comme un usurpateur ayant volé le parent réel, l’adolescent ayant le sentiment qu’il lui a été préféré. Il se pose alors plus en rival du beau-parent que dans une position filiale et déplace sur ce dernier sa rivalité avec l’autre parent.
C’est donc, en général, davantage aux parents qu’aux beaux-parents de se mobiliser pour résoudre ou
atténuer le conflit. Or, trop souvent, les parents se font le complice involontaire de cette situation sous le prétexte qu’il paraît normal que le beau-parent soit difficilement accepté par l’adolescent. En fait, c’est en annonçant calmement, mais fermement, la réalité de la situation que
le parent aidera réellement l’adolescent à retrouver des rapports paisibles, au prix cependant d’explications et de conflits. Malheureusement, les parents tendent à éviter ces discussions, en partie souvent parce qu’ils se sentent en fait coupables « d’avoir fait ça » à leur enfant.

Ses parents viennent de se séparer...Quels vont en être les retentissements

Faut-il punir un adolescent?

Punir un adolescent n’a rien d’absurde. En effet, pourquoi échapperait-il à toute punition? Si on
laisse de côté celles données par des tiers extérieurs à la famille – école ou justice, par exemple —, les punitions au sein de la famille doivent avant tout obéir à des règles de cohérence. Cohérence par rapport aux règles propres à l’adolescence : on ne commence pas à punir un enfant quand il débute son adolescence. Cohérence aussi par rapport à l’âge : une punition n’aura pas le même sens à 13 ans ou à 16 ans, et elle ne pourra pas prendre la même forme. Cohérence, enfin, par rapport au milieu de vie :
l’adolescent pourra la ressentir comme une violence intolérable s’il la perçoit comme humiliante et infantilisante…
La règle d’or en matière d’éducation est de savoir poser des limites, contenir, et parfois sanctionner, sans humilier. En effet, punir ne consiste pas à humilier mais à poser une limite à une attitude ou un comportement, à sanctionner une faute et à demander réparation pour un dommage commis. Il est important qu en miroir l’adolescent puni ait la conviction qu’il en aurait été de même pour un autre que lui.
Dans la punition, le jugement porte sur l’acte et non pas directement sur l’adolescent qui l’a commis. Elle laisse même entendre que celui-ci pourrait et aurait dû agir autrement et donc qu’il a les qualités requises pour le faire. Elle peut irriter sur le moment, voire provoquer un sentiment d’humiliation parce qu’il faut s’y soumettre et qu’elle est de ce fait subie. Mais, en général, elle ne laisse guère de traces… Tout au plus un acte ou un propos fâcheux qu’il aurait mieux valu éviter.
En revanche, tout autre est l’humiliation. Elle prend son origine dans la volonté de celui qui humilie de blesser l’autre. Le jugement ne concerne plus seulement les actes et les paroles, mais la valeur de l’adolescent lui-même, jugé incapable d’agir autrement, indigne de confiance, d’estime ou d’intérêt. La blessure est portée au cœur même du jeune, qui risque d’en garder une trace durable. Et celle-ci alimentera, tant qu’elle persistera, violence et rancune…
Dans le contexte éducatif actuel, la punition au sens strict a moins de place qu’elle n’avait autrefois. De ce fait, elle prend facilement un aspect humiliant, car justement en porte à faux par rapport aux autres jeunes. En fait, la punition est rarement nécessaire quand le lien éducatif, fait d’autorité mais aussi de confiance, existe de manière continue et cohérente depuis l’enfance. Le
rappel des limites, plus ou moins conflictuel et objet de discussions, est alors suffisant. Le recours à la punition traduit le plus souvent un débordement des parents, en général parce qu’eux-mêmes n’ont pas suffisamment confiance en eux pour penser pouvoir imposer leurs limites sans recourir à la punition.

Il nous doit le respect. Est-ce trop lui demander

Il nous doit le respect. Est-ce trop lui demander?

La relation parent-enfant devrait être fondée sur le respect. Un respect certes réciproque, mais asymétrique. Le respect consiste à reconnaître l’autre pour lui-même, c’est-à-dire en tant que personne à part entière, ayant des besoins et des désirs propres qui ne se confondent pas avec les siens. Ce respect, que chaque parent devrait placer à la base de ses relations avec ses enfants, est présent dans divers domaines : respect des besoins de l’enfant et de son autonomie potentielle; respect de son corps, qui ne doit pas servir à assouvir les désirs sexuels et/ou agressifs des adultes ; respect de son esprit, qui doit s’ouvrir à la différence, et donc à la capacité de critique, par la découverte de la langue, les apprentissages, la culture et les contacts hors du milieu familial. Cependant, ce respect est obligatoirement asymétrique dans la mesure où les parents ont le devoir d’éduquer leur enfant alors que l’inverse n’est pas vrai, même si c’est parfois le cas à l’adolescence.

Ce devoir d’éducation implique une asymétrie du respect, qui comporte pour l’enfant comme pour l’ado-
lescent le respect des injonctions et des règles éducatives, c’est-à-dire le devoir d’obéissance. Si le respect passe par l’acceptation des décisions éducatives des parents, cela n’exclut ni la discussion, dont les modalités varient d’une famille à l’autre, ni l’esprit critique. Mais, quelle que soit la critique que puisse en faire l’adolescent, le respect lui impose, au final, l’obéissance
à la décision du parent, quitte à se dire qu’il aura la possibilité, une fois adulte, de faire autrement, y compris dans l’éducation de ses enfants.
Le respect des parents par l’adolescent implique que les règles fondamentales du respect qui lui est dû aient bien été appliquées. Ce sera d’autant plus facile que régnera cette confiance réciproque qui doit être une des clés de voûte de l’éducation. Il est, en effet, indispensable que tout parent soit imprégné de cette conviction que son enfant lui doit le respect et, en retour, qu’il doit tout faire
pour en être digne et acquérir sa confiance. Pour être efficace, le respect doit aller de soi. Il peut être utile de le rappeler à certaines occasions, mais le faire trop souvent lui enlève sa crédibilité et revient à répéter de façon incantatoire une injonction que l’on ne parvient plus à
faire entendre. Mieux vaut alors refaire le point de façon approfondie et consulter une tierce personne, en cas d’échec, plutôt que de répéter une phrase sans effet.

Quelle est la place du père

Quelle est la place du père ?

La fonction classique du père, énoncée par Freud et la théorie psychanalytique, est de protéger l’enfant de l’inceste en s’interposant entre lui et sa mère et en la lui interdisant. En outre, le père a une fonction de protection par le fait que, moyennant ce renoncement à la mère, l’enfant bénéficie de sa bienveillance, fait alliance avec lui et se sent protégé. Au-delà de cette fonction d’interdit, et probablement de façon tout aussi importante, le père intervient dans la relation de l’enfant à la mère par le fait qu’il vectorise le désir de la mère sur lui, indiquant ainsi à l’enfant une voie qui le sort de la seule confrontation avec sa mère. L’effet tiers d’ouverture de la fonction paternelle n’est ainsi pas seulement lié à l’interdit, mais aussi à la mobilisation d’un désir sur une tierce personne, objet du désir de la mère.

On oublie souvent qu’il n’y a pas de père sans qu’il y ait une mère et que c’est elle, autant que l’enfant, qui fait le père, et vice versa. Au-delà de ce que chacun est, c’est la façon dont l’autre l’investit qui compte. Cet investissement réciproque est aussi important que leur rôle spécifique. Ainsi, quelles que soient ses qualités, si le père est disqualifié par la mère, cela fait des ravages. La disqualification, plus que la critique ou l’opposition, c’est le dénigrement systématique de la valeur et de l’importance de l’autre, voire même le présenter comme une source de danger. Les enfants sont alors placés dans un dilemme infernal qui les oblige à remettre en question la confiance en l’un ou en l’autre.

Cette disqualification va parfois jusqu’à l’accusation d’abus sexuel ou de perversité du père, et peut provoquer une crise de confiance d’autant plus considérable que cela n’est pas toujours vrai.
L’enfant constate que le parent avec lequel il a une relation initiale privilégiée, en général sa mère, est lui-même en relation avec d’autres personnes auprès desquelles il l’introduit pour nouer des relations différentes. Le conjoint tient une place essentielle dans ce dispositif et notamment le père, co-géniteur et porteur d’une différence de sexe, fondement essentiel de l’accès à la différence. L’absence du père ne condamne pas l’enfant à l’indifférenciation, mais elle lui complique la tache dans ses possibilités d’identification pour le garçon et dans ses relations affectives pour la fille. D’autres supports peuvent alors servir de relais.

Lorsqu’il fonctionne dans le respect des différences, le couple parental ouvre l’enfant à des relations affectives différenciées et à des modèles d’identification qui s’appuient sur ces deux socles de la réalité que sont la différence des sexes et celle des générations. Cependant, cette ouverture à la différence est fortement affaiblie quand la différence se réduit à une hiérarchie où l’un des parents se définit essentiellement par son statut d’infériorité ou de supériorité à l’autre.
Enfin, le père intervient au niveau de la constitution des idéaux de l’enfant dans la mesure où il est porteur d’ouverture sur les valeurs sociales dont il est un des relais privilégiés. L’étude de la fonction paternelle a donné lieu à deux types de dérive. La première dérive est celle d’une abs-
traction de plus en plus poussée au point de réduire la fonction paternelle à un jeu de signifiants, notamment autour du Nom du Père, qui serait ou non transmis par la mère. Cette tendance lui confère un rôle de type

transccndanial qui aboutit d’une part à se référer à des entités telle la Loi, dont le père serait le vecteur, et d autre part à s’éloigner d’une réalité qui ne corrobore guère ces spéculations. A l’opposé, la deuxième dérive réside dans le risque de transformer le père en une mère bis, contri-
buant ainsi à la constitution d’un bloc «papa-maman» indifférencié. Cette dérive est d’autant plus pernicieuse qu’elle résulte d’un conflit de pouvoir entre la mère et le père et non d’une entente respectueuse de chacun autour du partage des tâches. Comme toujours avec l’éducation, ce qui est un avantage d’un côté représente un risque possible de l’autre. La plus grande proximité du père avec ses enfants a bien des avantages, mais elle peut avoir un inconvénient : celui d’être parfois envahissante pour eux. Même si la mère est sortie du foyer pour travailler, c’est le père qui traditionnellement symbolise celui qui part affronter le monde et facilite ainsi l’ouverture à l’extérieur. En donnant le sentiment de centrer ses intérêts trop exclusivement sur la famille, il n’offre plus toujours le minimum d’idéalisation de ce qui se passe à l’extérieur, et dont l’eniànt se sent exclu, nécessaire pour permettre à un adolescent d’avoir envie de sortir de sa famille. Empreints comme la mère de sollicitude, les pères transmettent, souvent malgré eux, une vision inquiète du monde. On assiste parfois aujourd’hui à une sorte de «cramponnement » familial généralisé ; comme on est bien, parents et enfants, tous dans le grand lit devant la télévision!

De façon plus pratique, il est intéressant de revenir sur les aspects concrets du développement de l’enfant et notamment sur une des nécessités essentielles de ce développement, la fonction différenciante ou fonction tierce. Celle-ci s’organise de façon privilégiée autour de la place du père, mais elle trouve aussi des supports et des relais au-delà de la place du père et notamment dans
les supports offerts par les médiations culturelles.

La mise en place d’investissements différenciés permet la constitution de limites et sort l’enfant d’une relation exclusive qui s’exprime sur le mode du tout ou rien. Il s’agit d’un processus très progressif, les prémices de cette différenciation apparaissant très tôt, probablement dès les derniers mois de la vie fœtale par le repérage des sons de voix différents. Par la suite, cette perception s’appuiera sur la répartition des rôles et des attitudes. Elle aboutira à l’émergence
de la configuration œdipienne, c’est-à-dire à la perception par l’enfant de la différence des sexes et des générations organisée autour et par le couple parental. Le fait que celui-ci véhicule ces différences fondamentales permet à l’enfant non seulement de se situer dans une généalogie, mais aussi d’insérer ces différences dans une relation de complémentarité. Le lien du couple, s’il est fait de respect mutuel et d’amour, illustre que la différence est porteuse d’une complémentarité positive. Il introduit alors l’enfant à la liberté, à la possibilité de se rêver lui aussi différent
de ses parents tout en restant objet d’amour et d’intérêt.

Dès lors, il ne s’agit plus pour l’enfant d’être comme ses parents, plus ou moins confondus avec eux et indifférencié, ou au contraire différent et rejeté. Il lui est possible de se concevoir comme différent et semblable sans être pour autant le même. Cette fonction tierce sera par la suite relayée par d’autres médiateurs : grandsparents, oncles ou tantes et intervenants du monde social environnant avec, au premier rang, les enseignants et tous ceux qui ont une fonction éducative. A l’opposé, la négation ou le refus de la différence au sein du couple signifie pour l’enfant qu’on ne peut être que semblable, et, à la limite, indifférencié, ou rejeté.
Cette intolérance à la différence est porteuse de menaces pour son développement : grandir, c’est se confondre avec cet objet d’amour totalitaire ou risquer de le détruire ou d’être détruit.

L’enfant se constitue ainsi largement en fonction des attitudes des autres à son égard, et de l’image que ceuxci lui renvoient. Ce jeu d’échanges est une des conditions de l’empathie, de cette capacité à s’identifier à l’autre et à le comprendre de l’intérieur. C’est également une condition essentielle de la possibilité de tendresse pour autrui et une base indispensable de l’accès au système des valeurs et au sentiment moral. C’est parce que l’enfant aura perçu et intégré ces limites successives et identifié les siennes propres, également reconnues et respectées par les autres, qu’il accédera progressivement à la conscience de son appartenance à un groupe de valeurs communes. Ces dernières seront à leur tour comme une médiation supplémentaire entre lui et les autres, et assureront la préservation de ses limites, de son intégrité et de son identité. Cette progressive intégration
de valeurs transcendant le sujet est bien différente de la notion d’une loi qui s’imposerait arbitrairement de l’extérieur et conditionnerait l’accès à un ordre symbolique.

Je fais des confidences à mon enfant. Cela peut-il le perturber

Je fais des confidences à mon enfant. Cela peut-il le perturber ?

La situation d’adolescent confident n’a heureusement pas toujours des effets néfastes, mais on peut dire qu’elle n’est jamais bénéfique. Les parents sont trop importants pour l’enfant et celui-ci naturellement trop dépendant d’eux pour qu’il ne soit extrêmement sensible a ce qu’ils n’empiètent pas trop sur son espace privé et qu’ils lui laissent des bases personnelles suffisantes pour une autonomie toujours difficile à conquérir. Traiter trop rapidement un adolescent comme un adulte, c’est lui imposer un rythme de développement trop rapide, qui ne s’adapte pas à la réalité de ses besoins propres. C’est lui voler son enfance et l’obliger à exclure ses désirs d’enfant du reste de son développement. La résurgence de ces désirs à l’adolescence risque de le désorienter en lui faisant ressentir comme enfantin, donc déplacé et inconvenant, ce qui n’est qu’infantile, c’est-à-dire à ce qui demeure de l’enfant en lui. Il risque aussi de se fermer sur lui-même, secret et isolé derrière les remparts qu’il s’est construits pour se mettre à l’abri des adultes, avec une vie affective en circuit
fermé, coupé des échanges avec les autres.

Le besoin de vérité concerne souvent ce qui fait l’essentiel de la vie des adultes, de leurs passions et de leurs échanges, c’est-à-dire leur vie amoureuse et les conflits familiaux. Vouloir dire toute la vérité, c’est faire de l’enfant le témoin de ce qu’il n’est pas à même d’accueillir avec les moyens de juger et le recul suffisants ; c’est aussi lui demander implicitement, ou souvent
explicitement, de prendre parti, notamment entre ses parents ou entre d’autres membres de la famille. C’est le déchirer dans ses attachements et ses fidélités et l’aliéner à des conflits qui ne devraient pas l’impliquer. C’est, de la part des parents, l’utiliser dans des règlements de comptes entre adultes.
C’est également l’amener à désidéaliser brutalement ses parents. Ceux-ci ne sont plus perçus comme la figure d’autorité qui lui donne confiance, protection et valorisation, et dont l’union, avec certes ses conflits, ses différences et ses oscillations, le rassure quant à ses propres possibilités de contenir ses tensions et ses conflits. Par exemple, le faire participer aux difficultés du couple
revient souvent à le confronter brutalement à un tableau caricatural avec, d’un côté, le bon parent, loyal, fidèle, représentant du devoir, et, de l’autre côté, le mauvais parent, volage, adepte du plaisir et du laisser-aller. C’est en l’adolescent lui-même que ce conflit, auquel nul n’échappe, risque de se rejouer d’une façon violente et destructive, comme si aucun compromis n’était possible.
Mais la vérité ne concerne pas que les conflits familiaux et les secrets de famille. Elle est aussi sollicitée par la question de la maladie et de la mort. Ce peut être celles des parents ou de membres de la famille, mais cela peut toucher l’adolescent lui-même. Le contexte est totalement différent des situations précédentes. Partager la vérité rapproche plus que cela ne divise. Il apparaît inutile de chercher à protéger particulièrement l’adolescent en lui cachant la réalité. Cela l’infantilise et montre que l’on doute de ses capacités à faire face et à gérer sa souffrance et ses inquiétudes. Le faire participer, avec tact et nuances, mais en l’associant à la démarche des adultes, est une forme d’initiation à la vie adulte. Cela lui donne un rôle actif et valorisant, tout en facilitant un échange plus vrai avec les adultes, ce qui lui permet de bénéficier efficacement de leur soutien.

Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible

Il ne nous aime plus. Est-ce vraiment possible ?

Cette inquiétude est fréquemment éprouvée et exprimée par des parents qui ne parviennent pas à comprendre que le seul rappel à l’affection ne peut suffire à rendre l’adolescent conforme à leurs souhaits. La difficulté à comprendre la nature des liens affectifs qui unissent les adolescents à leurs parents est le grand malentendu de cet âge. Ce malentendu est la conséquence du caractère contradictoire des liens d’attachement. C’est le paradoxe central du développement : plus on est en insécurité interne, plus on dépend d’autrui pour se rassurer, mais moins on peut recevoir. Ainsi, c’est une dépendance affective excessive à l’égard de leurs parents qui peut conduire certains adolescents à se distancer d’eux en retournant leurs attentes affectives en indifférence ou en
opposition. Ce comportement peut donner l’impression aux parents que l’adolescent ne les aime plus alors qu’il est, en réalité, dans une attente impossible à gérer. Cette référence à la qualité de l’attachement, pour caractériser la relation de l’enfant aux parents et ses effets sur le développement de celui-ci, permet de dépasser les ambiguïtés de la notion d’amour et de mettre en valeur la fonction fondatrice du style de relation au monde, aux autres et à soi-même, des premiers
attachements. Un enfant doit se sentir aimé par ceux qui l’élèvent pour pouvoir s’aimer lui-même et être capable d’aimer les autres à son tour. Mais qu’entendon par aimer? De quelle nature est cet amour dont bien peu de personnes, et de parents en particulier, se diraient dépourvus? Et pourtant, ses manifestations comme ses effets sur ceux qui en sont les destinataires sont loin d’être identiques. Il y a tant de façons différentes d’aimer, y compris chez la même personne.

L’amour d’un être humain pour un autre que lui est le résultat d’une alchimie complexe de sentiments dont la qualité varie selon l’équilibre de ses composants et des attentes et besoins de celui qui le reçoit. Il en est de même de l’amour d’une mère ou d’un père pour son enfant. Cet amour est fait de l’histoire de ce parent, de ce qu’il a reçu de ses propres parents et par rapport à quoi il va réagir pour répéter ce qu’il a vécu, ou, à l’inverse, chercher à s’en démarquer, de ses attentes et de la rencontre de celles-ci avec la réalité de l’enfant. Il est fait de sa capacité d’empathie, d’identification à l’enfant, de prise en compte de ses besoins et de ce qu’il peut ressentir, avec bien sûr le risque d’un écart ou de projections non harmonieuses entre l’adulte et l’enfant.

Aimer, ce peut être, pour certains, chercher dans l’enfant ce qu’on aurait voulu être, lui offrir ce dont on a eu le sentiment de manquer, avec alors le risque de régler ses comptes avec ses propres parents au détriment de la prise en compte et de la satisfaction des besoins réels de l’enfant. Pour d’autres, ce sera avant tout chercher un miroir dans lequel se regarder, ou rendre l’enfant conforme à l’image idéale qu’on s’est forgée de lui. Ce peut être aussi chercher auprès de lui une compensation pour ce qu’on n’a pas par ailleurs, ou qu’on a perdu : l’amour d’un parent, celui d’un conjoint, la perte d’un autre enfant, une déception dans la vie professionnelle, etc.
Ces sentiments, le plus souvent inconscients pour celui qui les vit, imprègnent et orientent fortement les attitudes, les gestes, l’ensemble des interactions entre enfant et adultes. C’est la nature tendre, souple, attentionnée de la relation ou au contraire brusque, tendue, sans égards qui en dépend, comme la qualité de plaisir partagé ou de tension plus ou moins agressive encre l’adulte et l’enfant. Ces sentiments et attitudes peuvent varier à l’infini d’un individu à l’autre, mais aussi chez un même individu selon sa situation, son environnement, son état affectif du moment.

Ces sentiments, largement inconscients et plus facilement perceptibles par les autres que par soi-même, ne sont pas aisément modifiables. En outre, ce que l’enfant, et plus encore le bébé, perçoivent, ce ne sont pas les apparences et ce qui est dit mais l’état de tension ou de détente, d’inquiétude ou de plaisir dans lequel se trouve l’adulte. Tout ceci se traduit bien plus par son tonus musculaire, l’éclat de son regard, la souplesse de ses gestes, ses intonations, que par le contenu de ses paroles. Ainsi, plus sa confiance en lui est assurée, plus un individu entre facilement en contact avec un autre qui ne menace pas son autonomie et dont il peut se nourrir d’autant mieux qu’il ne se perçoit pas comme affamé et qu’il pourra choisir ce qui lui convient, aux doses souhaitées. Cette sécurité que l’individu n’a pas à l’intérieur de lui, il va tenter de la retrouver en figeant tout ce qui pourrait la déstabiliser, en particulier ses émotions et ses liens affectifs. Ce sera particulièrement vrai, spectaculaire, et souvent dramatique dans ses consé-
quences, à l’adolescence. Certains adolescents affirment leur existence et leur différence à la fois par un refus et un rejet catégoriques de ce qui est attendu d’eux, notamment par leurs parents, et par un besoin d’être vus et d’exister pour ceux-ci qui ne peut s’exprimer que par l’inquiétude suscitée. Le plaisir partagé, vécu comme une reddition aux autres, est impossible. L’intensité
même de l’attente déçue interdit toute satisfaction.

Ainsi, ils prennent de la distance par rapport au parent auquel ils souhaiteraient plaire, se prémunissant en même temps d’une déception possible et, souvent, ont le bénéfice de provoquer l’attention désolée et apitoyée du parent. Ils parviennent alors à être proches, mais dans une déception et un regret qui leur permettent de se croire lointains, à distance, dans l’indifférence et surtout pas dans le plaisir partagé. L’adolescent introduit ainsi des mécanismes de distanciation avec les personnes qu’il investit le plus, se privant notamment des relations de tendresse qui faci-
literaient les intériorisations nécessaires pour renforcer son estime de lui-même. Et le moyen d’introduire cette distance, c’est de souffrir et d’inquiéter d’une façon ou d’une autre. L’adolescent n’est alors ni coupable de plaisir excessif avec un des parents au détriment de l’autre,
ni sous la coupe de ce parent. Il n’est cependant pas seul puisqu’il suscite l’inquiétude et que la situation de proximité évitée dans le plaisir va se retrouver dans l’insatisfaction et l’inquiétude.

Ses parents viennent de se séparer...Quels vont en être les retentissements

Ses parents viennent de se séparer…Quels vont en être les retentissements?

La séparation des parents s’est considérablement banalisée depuis quelques décennies, mais n’en reste
pas moins un événement douloureux, voire traumatique pour les enfants. Elle atteint la famille en son cœur et dans ce qui est son essence même : la continuité du lien. Elle confronte chacun à une des angoisses humaines les plus profondes : la crainte de la séparation. Elle déchire les enfants en les obligeant à se demander : « Qui préfères-tu de papa ou de maman ? » Mais aussi : «Pourquoi ne suis-je pas suffisamment important pour que papa et maman choisissent de rester ensemble et préfèrent ne pas se séparer ? Pour qui ?
Qui est plus important que moi, leur enfant?» Les parents le savent bien, et aucune séparation ne se
fait sans culpabilité. Peut-être est-ce pour cela qu’ils s’inquiètent plus pour leurs enfants que les autres et consultent davantage. On a pu en déduire que cela favorisait le dépistage des difficultés et faisait croire, à tort, que ces enfants sont plus souvent perturbés que ceux dont les parents vivent ensemble.

Quoi qu’il en soit, la séparation des parents représente un facteur de risque. Elle confronte en effet les adolescents les plus vulnérables, restés plus dépendants affectivement de leurs parents, à une réalité qui va entrer en résonance avec des conflits intérieurs et les renforcer. Les conditions de séparation et le climat affectif entre les parents sont des paramètres essentiels quant aux conséquences. Mais il ne faut cependant pas croire, parce que tout se passe au mieux, voire qu’il s’agit d’un consensus, que l’événement sera sans conséquences. Si le maintien de relations d’estime et de respect entre les parents est capital, un accord trop manifeste peut inquiéter l’adolescent à plus d’un titre. Il peut lui donner le sentiment d’être le seul à souffrir, que cette souffrance est injustifiée et l’amener à se sentir incompris etabandonné. Il peut également s’interroger sur la nature du lien qui unissait ses parents, sur la réalité de leur amour avec, comme analyse, le sentiment que finalement les liens sont factices, hypocrites et que, s’il en est ainsi entre ses parents, pourquoi ne serait-ce pas la même chose entre eux et lui…

Autrement dit, si les parents doivent veiller à ce que leur rapports restent dignes et respectueux, dans le souci de préserver leur enfant, cela ne suffit pas. Us ne doivent jamais oublier que leur enfant est une personne bien distincte et que, en conséquence, il ne vit pas nécessairement les événements de la même façon qu’eux et n’éprouve pas les mêmes émotions. Ils doivent donc être à l’écoute de leur enfant, accepter ses sentiments et son point de vue. Il est normal que l’adolescent réagisse, qu’il puisse être triste et malheureux, qu’il ne comprenne pas ses parents. Ce n’est pas
pour autant qu’il faille dramatiser ces réactions et, surtout, que les parents se croient obligés de changer leur propre point de vue.

Accueillir l’adolescent, c’est accepter sa différence sans chercher à la gommer, notamment en renonçant à ses propres idées…

Quelle autorité à la maison

Quelle autorité à la maison ?

L’adolescence est une période révélatrice de la nature et de la qualité de l’autorité parentale. Bien qu’actuellement souvent mise à mal, elle continue à s’imposer naturellement chez l’enfant, en raison de son immaturité physique, avec la différence de taille et de force qu’elle implique. Ce n’est pas le cas chez l’adolescent. La précocité de la puberté, l’augmentation moyenne de la taille des adolescents et la libération des mœurs confèrent à la contestation normale de l’adolescence une ampleur inégalée, qui soumet à rude épreuve l’autorité parentale. Et pourtant, pour la très grande majorité des parents et des adolescents, la référence à l’autorité parentale ne pose guère problème, même si elle ne s’exprime
plus de la même façon que par le passé. L’exercice de l’autorité a su s’adapter à l’évolution sociale, ce qui se traduit par un bon indice de satisfaction des adolescents envers leurs parents et réciproquement. Ainsi, selon une récente enquête du Credoc, cinq adolescents sur six se disent satisfaits ou très satisfaits de leurs parents.

Néanmoins, dans l’ensemble, on retrouve toujours 20% d’adolescents dits «à problèmes», pour lesquels se dessine une crise de l’autorité qui se traduira par des manifestations « d’incivilité » et, chez certains, par ce qui semble être une absence totale de référence à une quelconque autorité.

L’autorité est-elle nécessaire? Comment la gérer?
Quelle est sa place dans une société aux mœurs plus libres et dans un monde en pleine évolution ?

Quelques principes peuvent servir de guide. On n’échappe pas à l’autorité, en ce sens qu’il existe une autorité de fait liée à la dépendance physique et psychologique du petit enfant à l’égard de ses parents. Qu’ils le veuillent ou non, ceux-ci ont un pouvoir total sur lui, dont celui de lui donner le langage et les mots qu’il utilisera pour qualifier ses émotions, ses sentiments, ses ressentiments, pour nommer et donc se représenter les liens qu’il noue avec eux. Les parents disent et organisent le permis et l’interdit et servent de modèle à l’enfant. Le besoin de leur amour et de leur attention crée chez l’enfant une dépendance affective inévitable et souhaitable, qui met les parents en position d’autorité. A tout âge, et au moins jusqu’à la fin de l’adolescence, la différence de génération, par ce que fait, dit et montre l’adulte, a des répercussions sur le jeune. La différence d’âge positionne l’adulte dans un rôle éducatif qui contribue à organiser la personnalité en formation de l’enfant et de l’adolescent. Aucun adulte ne peut échapper à cet impact éducatif, cette relation d’autorité s’impose d’elle-même. En ne voulant exercer aucune autorité, l’adulte ne donnera pas plus de liberté à l’enfant. Il lui imposera en fait un choix qui consiste à l’abandonner à lui-même.

Si les adultes ne peuvent échapper à leur rôle éducatif, deux questions s’imposent qui appellent une
réponse : quel est le but de l’éducation ? Quelle place y tient la relation d’autorité ? En premier lieu, l’objectif de l’éducation est de permettre à l’enfant de devenir autonome et de ne plus
dépendre de l’autorité de l’adulte. On a pu penser que cette autonomie s’acquerrait plus facilement en laissant l’enfant très libre et en lui posant le moins de limites possibles. Le résultat est peu concluant. Ne pas exercer d’autorité, c’est abandonner l’enfant à lui-même, à la tyrannie de ses besoins et de ses contradictions, sans références extérieures pour les réguler, les projeter dans
l’avenir et leur donner un sens. L’essentiel de la liberté d’un individu dépend de sa capacité d’attendre. Or l’attente est un apprentissage qui résulte à la fois des capacités propres à l’enfant et de sa prise en compte progressive des limites que les adultes lui imposent pour le protéger, mais aussi l’insérer dans le groupe social. En acceptant ces limites et interdits, l’enfant s’assure en
retour de sa valeur par l’amour et l’estime que les adultes éprouvent à son égard. La capacité d’attendre repose non pas sur le refus de la satisfaction immédiate mais sur la possibilité de la différer en vue d’un plus grand bien : l’approbation des adultes dans un premier temps, puis la prise de conscience progressive de ses ressources propres, de ses moyens de contrôle. L’enfant se perçoit ainsi progressivement comme plus libre, tant par rapport à ses besoins propres que par rapport aux réactions de l’environnement.

Si l’adulte est trop laxiste, l’enfant est prisonnier de ses contradictions internes, sans autre valorisation structurante que la quête répétée de satisfactions passagères auxquelles il risque d’être condamné. Le fait que l’échange entre l’enfant et ses parents fonctionne de façon satisfaisante repose sur une condition essentielle : la confiance. C’est parce que l’enfant fait profondément confiance à l’adulte qu’il accepte les sacrifices immédiats qui lui sont demandés sans trop de frustration et avec un bénéfice secondaire important : celui d’être aimable aux yeux d’une personne, elle-même aimable et valable pour lui, qui lui autorise l’acquisition du sentiment de sa propre valeur. Ce sentiment lui permettra par la suite de s’opposer à l’occasion et de se différencier, sans crainte de perdre l’amour du parent pour autant.

Exercer une autorité ne consiste pas à soumettre l’enfant à la volonté de l’adulte. C’est plutôt savoir poser des limites aux satisfactions immédiates, non pas en fonction des seuls desseins de l’adulte, mais au nom de cette référence tierce que sont les conditions d’un développement optimal de l’enfant. Au contraire de l’autoritarisme, le but de l’autorité n’est pas de contraindre l’enfant mais de l’aider à s’épanouir et à trouver sa place dans les limites transmises par les adultes, dans une relation de confiance qui lui permette de les adopter. Cette confiance permet à l’adolescent de mettre à l’épreuve ces limites sans avoir peur de perdre sa valeur aux yeux de son entourage.
Or la confiance comme l’apprentissage des limites et de la capacité d’attendre ne commencent pas à l’adolescence. C’est en cela que celle-ci est révélatrice de ce qui s’est construit peftdant l’enfance.