L'adolescence est-elle une période de crise

L’adolescence est-elle une période de crise?

Oui, l’adolescence est nécessairement une période de crise : on ne peut plus être après comme on
était avant. Elle impose un changement physique, mais aussi psychologique, à chacun. Changement important puisque l’enfant dispose désormais d’un corps adulte capable, en particulier, de procréer. Changement rapide également, parfois spectaculaire. Le caractère inéluctable de ce changement et la pression psychologique qui en découle donnent à l’adolescence ce caractère de crise. Il est nécessaire qu’aux changements corporels correspondent des modifications psychiques. L’adolescent doit à la fois intégrer son nouveau corps et modifier ses relations avec ses parents. Si son caractère et son com-
portement étaient les mêmes à la fin de l’adolescence qu’au début, cela représenterait une régression à une situation infantile.

Mais crise ne veut pas dire nécessairement manifestations spectaculaires, bruyantes ou violentes, ni même situation de conflits répétés. Elle n’est pas plus synonyme de souffrance inévitable. Le changement n’est pas nécessairement douloureux. Il s’accompagne même souvent, à cet âge, d’un sentiment de liberté, de délivrance des carcans de l’enfance, d’enthousiasme devant les possibilités et les plaisirs nouveaux qui s’offrent à l’adolescent, notamment en matière d’amitiés et de relations amoureuses.
II faut cependant reconnaître que ce changement forcé vers un état adulte, qui, à notre époque, tarde de plus en plus à venir, comporte trop d’incertitudes sur l’avenir, trop de sentiments contradictoires concernant le présent pour être vécu aussi heureusement que les adultes aimeraient le croire, oublieux de leur propre mal-être à cet âge. Mais les moments de doute, de flottement, de malaise ne sont pas un drame, et encore moins une maladie. Certes, la majorité des adolescents
auront à vivre une crise qui durera quelques années, avec des moments plus critiques que d’autres. Car ils vont subir une mutation physique, psychologique et sociale qui va changer leur façon d’être, leur image d’eux-mêmes et leurs relations à eux-mêmes, aux autres et au monde. Ces mutations, cependant, se dérouleront, pour la plupart d’entre eux, sans «crise» majeure, que ce soit pour eux ou aux yeux des autres. Que se passe-t-il par contre pour les 15 à 20% d’adolescents qui vont vivre une adolescence «difficile»? L’enquête européenne quadriennale, réalisée auprès des jeunes âgés de 11 à 15 ans et conduite en France par le CFES (Centre français des études sociales), a montré la
remarquable constance de leurs opinions et attitudes ces deux dernières décennies. Ils expriment en moyenne une impression de bien-être, se disent à 87 % heureux et ont confiance en eux à 73%. Mais il ne s’agit là que d’une moyenne ; en réalité, l’indice de confiance chute sensiblement — de près de 20% – entre l’âge de 11 ans et celui de 15 ans.

Cette enquête illustre parfaitement ce qu’observent médecins et psychologues : l’effet négatif sur l’image de soi et, en miroir, du monde qu’induit la puberté. L’adolescence réactive plus particulièrement ce qui demeure en nous d’insécurité intérieure et de dépendance affective aux parents. L’enfant arrive en effet à la puberté avec des besoins de dépendance plus ou moins importants selon la nature de son sentiment de sécurité intérieur et de sa confiance en lui. Certes, confiance et sécurité sont toujours relatives : nous avons tous besoin d’un apport extérieur qui vienne soutenir nos ressources intérieures. Mais chez ceux qui vont être massivement tributaires d’une présence extérieure pour assurer leur équilibre interne, cette présence, en particulier celle des parents, devient l’enjeu de nombreux conflits au moment de l’adolescence. Ces conflits nais-
sent parce que cette présence se sexualise et parce que la dépendance affective à l’entourage est contradictoire avec la nécessité de devenir autonome. C’est à ce moment-là que les adolescents vont ressentir le besoin des autres comme une pression et une contrainte d’autant plus insupportables qu’ils vont souvent les percevoir comme venant de l’entourage.
L’expression la plus commune de ce changement concerne les relations d’intimité avec l’entourage
proche. Tout se passe comme si on assistait à une soudaine réduction de la distance entre l’adolescent et ses parents. L’adolescent a l’impression que son espace est brutalement envahi par leur omniprésence. Il a le sentiment d’une invasion et d’une promiscuité permanentes, comme si le seul fait qu’ils soient là impliquait un contact physique, source de réactions de rejet, voire
de dégoût. On dirait que l’adolescent vient juste de remarquer que ses parents sont pourvus d’un corps, dont il se met à percevoir ce qu’il juge être les défauts, et dont la seule pesanteur ou, par exemple, les odeurs qui en émanent sont volontiers source d’irritation, jugées intolérables. Du jour au lendemain, l’adolescent refuse les câlins et les baisers, même de convention, dont il pouvait jadis être si demandeur.
C’est l’époque où le familier est volontiers synonyme de repoussant. Cette mise à distance physique va souvent se traduire, au sein même du territoire familial, par une redistribution de l’espace : évitement de la chambre parentale, fuite des espaces communs, recherche d’un espace privé, enfermement dans la chambre, utilisation d’espaces extra-familiaux (domicile des amis, lieux publics, etc.).

Les proches de l’adolescent sont ainsi l’objet d’un phénomène d’attraction-répulsion d’autant plus marqué que la relation antérieure était plus intense et plus chargée d’attente. Ce phénomène peut concerner directement la personne investie (en général un parent) ou porter sur des attributs de cette personne, métier, valeurs, idéaux… On retrouve au minimum ce type de comportement dans les conduites d’opposition ordinaires. Mais il suffît d’un éloignement, même minime, pour que l’adolescent se laisse aller et exprime au grand jour ce qu’il est obligé de réprimer avec le parent incriminé, comme le prouvent la disparition de toute opposition et la serviabilité dont il fait preuve chez les parents de ses amis, ou encore la spontanéité de l’expression de ses émotions lorsqu’il se trouve avec l’un de ses grands-parents.

Les conduites d’opposition sont, en effet, une des formes privilégiées de ce nouvel aménagement de l’espace familial. Elles occupent toute la gamme des comportements possibles, de la simple bouderie de l’adolescent à l’agression directe de l’un ou des deux parents. Ces conduites d’opposition s’étendent aussi du besoin de se créer un espace préservé plus ou moins secret, du désir de s’enfermer dans sa chambre ou de saisir toutes les occasions pour quitter la maison familiale, à la fugue ou à l’errance dans les cas extrêmes. À côté de ces comportements plus ou moins provisoires, l’adolescence est riche d’attitudes contrastées qui ont donné naissance à des comportements suffisamment stables et durables pour être à l’origine de modèles identitaires de l’adolescent. On connaît les stéréotypes de l’adolescent romantique, rêveur, secret et passionné, de l’ascète, du révolté refusant tout compromis et bien décidé à faire triompher ses idéaux. En fait également
partie celui de l’adolescent qui s’enfonce avec acharnement dans la délinquance, le vandalisme, la drogue, comportements auto- et hétérodestructeurs. Ou encore ceux de 1 adolescent toujours en quête de nouveaux risques, qui ne se sent exister qu’en mettant enjeu ses acquis, sa santé, voire sa vie elle-même ; de l’adolescent qui fuit la confrontation avec la réalité, s’évade dans la mythomanie ou qui ne peut trouver plaisir et intérêt qu’en cachette des autres. Les adolescents se trouvent confrontés au paradoxe qui est au cœur même de cette période de la vie, et qui peut se formuler ainsi: « Ce dont j’ai besoin, cette force que je n’ai pas et que je prête aux adultes, est – justement parce que j’en ai besoin — ce qui menace mon autonomie naissante. » Comme tout paradoxe, il a un effet d’inhibition sur la pensée et peut donner le sentiment de devenir fou. C’est ce que traduisent les adolescents quand ils disent : «J’ai la tête prise ; ma mère me prend la tête; mon prof me prend la tête…» Seulement, ce que l’adolescent ne peut percevoir, c’est que ce personnage est toujours investi et important pour lui, et que «la tête est prise» parce qu’elle est ouverte. C’est-à-dire que l’adolescent est dans une situation d’attente et de demande. C’est un des drames
de l’adolescence : il n’y a pas pire ennemi que soi-même, et le pire ennemi ici, ce sont les attentes inconscientes qu’on a pour l’autre.

Il est difficile pour un adolescent de ne pas ressentir les transformations de la puberté comme une sorte de violence subie, du fait même qu’il ne les choisit pas, alors qu’après la phase de latence — «l’âge de raison» (qui se situe entre 6 ou 7 ans et la puberté) – qui ouvre à la maîtrise des apprentissages, il pouvait penser qu’il avait désormais le contrôle de son développement. Mais la puberté est aux antipodes de la phase de latence : quand celle-ci a permis le développement de la maîtrise (des connaissances mais aussi de la motricité), la puberté vient introduire le trouble, le doute, l’indéfini. Autant de questions liées à l’impuissance de l’adolescent face aux changements corporels qu’il n’a pas choisi, comme il n’a pas choisi son corps, son sexe, ni tout ce dont il hérite et qui le confronte aux lois naturelles. Elle le renvoie à sa soumission infantile aux désirs de ses parents. C’est ce qu’expriment les adolescents quand ils disent : «Je n’ai pas choisi de naître » et dont le contrepoint n’est autre que le «Je peux choisir de mourir» de la tentative de suicide… Une fois de plus, la violence se présente (en l’occurrence celle de l’autodestruction)
comme l’ultime moyen de maîtriser quoi que ce soit face à une situation qui dépasse l’adolescent. Le choix de la vie, du succès, du plaisir est toujours aléatoire et dépend beaucoup de facteurs que l’on ne maîtrise pas, l’opinion et les sentiments des autres, par exemple. De plus, le plaisir a toujours une fin et confronte les anxieux aux angoisses de perte et de séparation, alors qu’ils peuvent toujours être maîtres de leurs échecs, du refus d’utiliser leurs potentialités, de leurs comportements d’autosabotage et d’autodestruction.

Une véritable fascination pour le négatif est donc le danger qui guette nombre d’adolescents peu sûrs d’euxmêmes. Paradoxalement, le renoncement leur confère un pouvoir que la recherche de la réussite ne leur donnerait pas. Le plaisir qu’ils ressentent est lié à l’emprise qu’ils ont sur leurs désirs et non à la satisfaction de ces derniers. C’est le prix à payer par l’adolescent pour se rassurer et se prouver qu’il a les moyens de contrôler et ses désirs et leurs objets, qu’il n’est pas sous leur
dépendance. On comprend alors l’effet de soulagement des comportements autodestructeurs, l’apaisement qui peut accompagner la décision de se suicider ou l’effet anxiolytique que peuvent avoir brûlures et scarifications du corps. Mais il est important de repérer ce que ces comportements révèlent de désir d’affirmation, de déception et de colère. Le plus souvent, ils n’expriment pas tant un désir de mourir qu’un besoin d’autodestruction qui est à la fois rejet catégorique de ce qui est attendu d’eux, notamment par les parents, et besoin, souvent largement méconnu, d’être vus et d’exister pour ceux-ci, ne serait-ce que dans l’inquiétude suscitée. Ces adolescents ne peuvent s’abandonner au plaisir partagé, vécu comme humiliant. En réalité, ils sont fortement tributaires de leur entourage. Cette dépendance les rend particulièrement sensibles à la déception. Plutôt que d’être déçus, il leur semble préférable de ne plus avoir d’intérêt. L’attente se transforme alors en rejet. Et la recherche d’un plaisir partagé fait place à l’attaque contre soi-même, dont l’intensité sera proportionnelle
à celle de l’attente.

C’est le moment où les adolescents abandonnent ce qui les valorisait aux yeux de leurs parents, surtout de celui dont ils ont envie d’être les plus proches. Même s’ils brillent dans la danse, le piano ou la gymnastique, ils décident brutalement que cela ne les intéresse plus. La véritable raison en est que l’enjeu est devenu trop important. Avec ce refus, ils prennent de la distance par rapport au parent auquel ils voulaient plaire, se prémunissent en même temps d’une déception possible et
souvent ont le bénéfice de provoquer l’attention désolée et apitoyée de celui-ci (cf. question 79, p. 201). Le moyen pour l’adolescent d’introduire une distance avec ceux dont il a le plus besoin, c’est donc de souffrir et d’inquiéter d’une façon ou d’une autre. Il n’est alors ni coupable de plaisir excessif avec un des parents au détriment de l’autre, ni sous la coupe de ce parent, sans cependant être seul, puisqu’il suscite l’inquiétude et que la situation de proximité, évitée dans le plaisir, va se retrouver dans l’insatisfaction réciproque.

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