Les sectes et autres groupes extrémistes me font peur. Comment le prévenir des dangers qu'ils représentent

Les sectes et autres groupes extrémistes me font peur. Comment le prévenir des dangers qu’ils représentent?

Ce n’est pas sans raison que l’on a peur de ces groupes, car ils représentent probablement la forme
la plus pervertie de l’éducation. Le rôle de l’éducation n’est pas de former des clones, production à la chaîne d’un modèle unique. C’est pourtant justement l’objectif que poursuivent sectes et groupes extrémistes au profit d’un leader charismatique, censé parler et agir au nom du bien et pour le bien de tous, ou du moins des purs et des justes, c’est-à-dire de ceux qui sont comme lui. La démarche sectaire est une démarche totalitaire qui vise à dépouiller l’autre de sa capacité à choisir. Éduquer, c’est donner les outils nécessaires pour pouvoir apprendre, moins des contenus donnés que le plaisir et la curiosité d’apprendre, et critiquer, être en mesure de faire des choix. La perversion, c’est utiliser l’autre à des fins personnelles, lui refuser le droit d’exister en tant que sujet ayant des besoins et des désirs propres, c’est-à-dire différents des nôtres. Le comble de la perversité, aboutissement de l’endoctrinement, est de lui faire croire que ce qui lui est imposé relève de ses choix personnels. Il n’est pas toujours facile de distinguer endoctrinement et éducation. Ce sont à la fois l’intentionnalité de celui qui éduque et le contenu des apprentissages qui font la différence. Dans le cas de l’endoctrinement, l’intention, servie par les outils éducatifs proposés, est de faire en sorte que l’autre perpétue et reproduise une pensée identique. Le véritable éducateur peut marquer sa préférence pour tel ou tel courant de pensée, mais il ne l’impose pas, et
les outils éducatifs ouvrent au choix et à la différence. La tentation de tout éducateur, surtout s’il se sent menacé et fragilisé dans la transmission de son savoir, est de chercher à maîtriser et à contrôler. Il s’attache alors à transmettre des contenus qui demeurent fixes et intangibles au cours des siècles, comme si leur permanence garantissait leur bien-fondé.

Les religions, mais aussi les idéologies, échappent difficilement à cette tentation. Y échapper demande un effort continu de mise à jour et de remise en question qui n’est pas chose aisée. La démarche scientifique est la seule à faire de la recherche, fondée non pas sur des croyances mais sur la vérification expérimentale, le fondement de son action. En cela elle est à l’opposé de la
démarche sectaire et son meilleur antidote, même si elle n’empêche pas qu’à titre individuel des scientifiques soient à leur tour tentés par une pensée totalitaire. Cependant, la science ne suffit pas à la vie sociale, fondée sur un système commun de valeurs. Il est nécessaire de critiquer ces valeurs pour les faire évoluer. La société démocratique essaie de concilier une référence à des
valeurs communes et leur nécessaire caractère évolutif et relatifi. Mais plus il y a de liberté, moins il y a de certitudes. Les sujets les plus vulnérables peuvent alors se sentir très déstabilisés. Ils vont chercher à satisfaire leur besoin d’être rassurés, trop important pour pouvoir l’être par les parents, perçus comme envahissants, dans une secte, qui peut leur assurer la différence nécessaire pour ne pas se sentir confondus avec leurs parents, mais auprès de laquelle ils trouveront souvent des contraintes et des certitudes qui, certes, les rassurent, mais qui sont beau-
coup plus aliénantes que dans leur famille. Comment un adolescent peut-il en arriver à de telles
extrémités ? Ce qui fait qu’un adolescent dont la vulnérabilité rend possible ce genre de choix (poids des rencontres et des événements) passe à l’acte reste toujours mystérieux. Car la plupart des adolescents qui souffrent d’une telle insécurité n’adhèrent jamais à de telles pratiques.

Le rôle charismatique d’un leader, la séduction exercée par un adepte peuvent faire basculer un destin. Une humiliation, un traumatisme, une perte peuvent conduire un individu à fusionner avec une cause, sans la rencontre de laquelle il se serait peut-être suicidé. Les personnes victimes de ce genre de blessures, qui sont aussi des blessures d’amour-propre, se réfugient souvent dans un orgueil démesuré qu’il paraît plus acceptable de déléguer à une cause que de l’assumer soi-même. L’adhésion totale à une croyance, quelle qu’elle soit, comble d’un coup solitude et doute, donne l’illusion
de ne plus faire qu’un avec les autres adeptes, illusion qui peut fasciner, rassurer et combler. Plus le besoin de croire est fort, plus la perte de la croyance risque d’être dramatique. Le sevrage est difficile et aléatoire. Les blessures des adolescents les plus susceptibles d’entrer dans une secte ne sont pas toujours les plus visibles. Certaines conversions et adhésions paraissent incompréhensibles vues de l’extérieur. Elles sont souvent gardées secrètes. De graves conflits parentaux plus ou moins masqués, la souffrance cachée d’un parent soumis à la dictature de l’autre peuvent alimenter chez un enfant un désir de vengeance et une haine qui l’affolent lui-même et qui ne trouvent issue que dans la fuite que représente l’adhésion à un groupe sectaire. En
effet, tout fanatisme, pour maintenir sa force unificatrice, rejette la haine qui l’anime sur l’extérieur. La dérive sectaire et fanatique reste heureusement exceptionnelle, même si ces exceptions paraîtront toujours de trop. Pourquoi, alors, avoir peur pour son enfant ? Il semble important de s’interroger sur ce qui motive les craintes que nous inspirent nos proches. Sur
quels pressentiments de violences possibles s’appuie-t-on pour craindre ainsi que l’un de nos enfants puisse dériver si loin de nous ?

Elle fabule. Est-ce grave

Elle fabule. Est-ce grave?

La fabulation, que la psychologie appelle « mythomanie », s’apparente au mensonge dans sa forme la plus organisée, c’est-à-dire lorsque celui-ci est devenu un mode de fonctionnement stable de la personnalité. Elle représente cependant un degré supplémentaire : il n’y a plus seulement mensonge mais invention de situations fictives. Ce besoin non plus seulement de dérober une partie de son existence au regard parental mais d’inventer témoigne d’un désarroi certain et du peu de valeur que l’adolescente accorde à la réalité de ce qu’elle vit, sent et pense, puisqu’il lui faut sans cesse s’en présenter une version améliorée, voire totalement modifiée, à elle-même.
La fabulation a pour fonction de valoriser l’adolescente à ses propres yeux mais également et surtout aux yeux des autres. Elle peut aussi bien prendre la forme d’un enjolivement de la réalité que d’un enlaidissement.
Il est en effet fréquent qu’une adolescente cherche, par sa mythomanie, à susciter la pitié ; elle inventera alors abandons, maladies mortelles et autres violences subies.

L’histoire familiale est souvent le matériau privilégié de la mythomanie. C’est l’une des variantes, majorée et envahissante, de ce que l’on a appelé le « roman familial» décrit par Freud : l’enfant s’invente une famille imaginaire, généralement d’un niveau social élevé, qui l’aurait abandonné à ses parents actuels, qui ne sont donc pas ses vrais parents.

Il existe tous les intermédiaires entre les rêveries auxquelles l’adolescente ne croit pas vraiment mais qu’elle aime cultiver plus ou moins secrètement et les formes plus envahissantes et donc plus inquiétantes de fabulation. Mais, même dans le cas de ces formes extrêmes, la croyance qui leur est accordée se révèle très variable. Ce n’est pas un délire, l’adolescente sait que ce n’est pas «vraiment vrai», mais elle a besoin de se raconter ces histoires et souvent plus encore de constater qu’elle peut les faire croire à d’autres, c’est-à-dire, en somme, qu’elles sont crédibles. C’est en lui permettant de développer sa confiance en elle que l’on atténuera son besoin de recourir à ces
fabulations qui sont, dans la plupart des cas, une compensation de la crainte qu’elle ressent de ne pas avoir assez d’intérêt. Une thérapie familiale, notamment avec les frères et sœurs par rapport auxquels elle se sent souvent lésée et se vit comme inférieure, peut être un bon moyen de faire évoluer la situation.

Il surfe sur le Net

Il surfe sur le Net.

Internet représente pour le moment le sommet des moyens de communication modernes. Comme le téléphone, les jeux vidéo, la télévision ou les jeux de rôle, il peut tout à la fois faciliter la communication
– ce qui est théoriquement son rôle — ou être un moyen pour l’adolescent de s’enfermer dans un monde virtuel. Car c’est une forme de communication sur laquelle l’adolescent peut exercer un contrôle total. Il y dispose à la fois de potentialités quasiment infinies et du choix d’y mettre fin à tout moment, sans avoir à en référer à quiconque. Il n’a pas davantage à se préoccuper des effets de son discours ou du contenu de sa communication sur les autres. Il est seul maître à bord, sans aucun adulte qui puisse s’interposer.

C’est évidemment cette toute-puissance potentielle qui constitue le facteur de risque essentiel. Il faut donc éviter que l’adolescent n’en arrive à s’enfermer dans cette activité et qu’elle ne se transforme en une pseudocommunication. Donc, pour que le Net puisse garder son extraordinaire pouvoir d’ouverture sur le monde sans nuire à l’adolescent, il est préférable qu’il demeure un moyen d’échange et de communication avec son entourage. Plutôt que d’interdire ou de critiquer son usage, il vaut mieux que les adultes en fassent l’objet d’un intérêt partagé, au minimum en s’intéressant à ce qu’en dit l’adolescent et au plaisir qu’il y trouve, ou, mieux, en demandant à l’adolescent de les initier à cette nouvelle technologie s’ils ne sont pas eux-mêmes très au fait de la façon dont le Net fonctionne.
Ce qui ne doit pas empêcher les parents de veiller à ce que l’usage de cet outil soit régulé en le restreignant en fonction de l’âge et de la maturité de l’adolescent. Il existe maintenant des moyens, certes toujours relatifs mais tout de même efficaces, d’interdire l’accès à certains sites, et les parents ont tout intérêt à s’en informer. Il est intéressant de voir combien le Net peut permettre à certains enfants qui ont de grandes difficultés à communiquer de trouver un nouveau moyen de communication tolérable par eux, parce que justement maîtrisable, sans liens émotionnels et physiques avec l’interlocuteur. Ce peut être un progrès pour eux. Pour ce type d’adolescents, il faut en accepter l’usage, même excessif, en espérant qu’ils puissent y devenir performants, ce qui deviendra peut-être, dans un deuxième temps, un atout qui leur permettra de mieux s’insérer dans la vie adulte.
Ce qui pourrait ne pas paraître souhaitable pour un adolescent qui a les moyens d’établir avec les autres une communication dite normale peut devenir une chance pour ceux qui souffrent sur ce plan d’un handicap. Cela n’exclut pas bien entendu, même dans ce dernier cas, que les adultes doivent faire effort pour s’immiscer progressivement dans un lien trop exclusif avec la machine.

Pourquoi « fait-il la gueule »

Pourquoi « fait-il la gueule » ?

Faire la gueule » est le signe distinctif par excellence de l’entrée dans l’adolescence. Il résume à lui seul le paradoxe de l’adolescent pris entre le besoin de solliciter l’entourage familial et la volonté de s’y opposer et de s’en abstraire. « Faire la gueule » est un premier compromis possible
entre ces deux aspirations ressenties comme parfaitement contradictoires. Contradiction qui déchire l’adolescent, le fige tant dans sa pensée que dans son corps, et lui impose cette attitude qu’il subit plus qu’il ne la contrôle. « Faire la gueule » se voit et a des répercussions immédiates sur l’atmosphère familiale. Mais, pour l’adolescent, cette attitude de repli sur soi-même peut parfois
simplement signifier qu’il souhaite qu’on le laisse tranquille. C’est pourquoi il pourra déplorer en toute bonne foi la mauvaise ambiance qui règne au sein de la cellule familiale, sans vraiment en comprendre les causes… Lui en vouloir serait faire intrusion dans son espace privé, le déranger, voire lui faire violence, et ce d’autant plus qu’il a l’impression de ne rien demander
aux autres. On retrouve dans ce type d’attitude les deux angoisses entre lesquelles oscille constamment l’adolescent : l’angoisse de passer inaperçu et de se sentir abandonné et l’angoisse de ressentir comme une intrusion persécutrice tout intérêt qui lui serait manifesté. Comme tout paradoxe, c’est une fausse contradiction : c’est en acceptant de se nourrir de l’intérêt des autres
que l’adolescent en aura moins besoin et se sentira plus libre à leur égard. On ne « fait la gueule » qu’à ceux qu’on aime ou vis-à-vis desquels l’attente afFective est importante. Et la tentation de « faire la gueule » sera d’autant plus grande que la proximité et la dépendance affectives seront plus
fortes entre les deux protagonistes. L’adolescent qui adopte ce type de comportement préferentiellement envers sa mère l’adoptera plus difficilement envers son père, envers ses grands-parents et plus encore envers les parents d’un ami. C’est la qualité de proximité et de complicité du lien qui accroît le risque de ce genre de réponse, ainsi que la disponibilité de la personne qui la
subit.

L’état amoureux en est un bon exemple par ce qu’il sollicite et révèle de dépendance affective réciproque et de délégation à l’autre d’une partie de soi-même, comme si cet autre était devenu le représentant de ce qu’on voudrait être et avoir de meilleur. Mais le prix à payer est le risque d’une dépossession de soi-même en cas de conflit et de séparation. C’est-à-dire d’une dépendance affective qui rende l’adolescent particulièrement vulnérable. Un exemple : une sortie commune est organisée,
préparée et attendue avec d’autant plus d’impatience qu’elle marque un événement important tel que l’anniversaire de la rencontre. Or l’un des deux est en retard. La violence de la déception est proportionnelle à l’intensité de l’attente. Plus le retard est important, plus le plaisir de la soirée à venir se transforme en déplaisir. Au point qu’au bout d’un certain temps, celui qui attend ne sait même plus s’il a encore envie de sortir. Quand l’autre arrive enfin, il est trop tard et il
trouve son partenaire en train de «faire la gueule» et n’ayant réellement plus envie de cette soirée. La déception a détruit les racines du désir et cela à cause de l’intensité de l’envie. Si le retardataire le prend au mot et se retire, c’est probablement la pire erreur qu’il puisse commettre. Si, par contre, inversant la situation, il se met lui-même dans une position identique de passivité,
d’attente, de demande, la situation a des chances de s’arrange.

Cet exemple nous paraît être significatif de ce qui se passe à l’adolescence et de l’extraordinaire capacité des adolescents à renverser une situation en son contraire, en fonction même de l’intensité des attentes, surtout si celles-ci concernent un adulte très investi comme peut l’être un parent. Pour y répondre, il faut savoir faire violence à l’adolescent en provoquant l’échange et la
rencontre qu’il prétend refuser, mais qu’il attend sans en être conscient. Il faut le faire suffisamment tôt avant que l’isolement de l’adolescent ne l’ait amené à se construire dans le rejet de ses parents et, parfois même, de l’ensemble des adultes.