Ma fille est timide... Que faire

Ma fille est timide… Que faire?

La timidité n’est pas une maladie. Elle correspond habituellement à une réaction possible de l’adolescent face à une situation nouvelle qu’il a l’impression de ne pas bien contrôler. Envahissante et croissante, la timidité peut cependant révéler de graves difficultés qu’il faut savoir prendre en compte.
La timidité n’est pas propre à l’adolescence. Elle se manifeste plus particulièrement à certaines périodes du développement de l’enfant. La puberté en est un moment privilégié. On s’accorde à considérer comme le premier prototype de la timidité ce que l’on appelle «l’angoisse du 8e mois». C’est-à-dire cette période, située entre 6 mois et 1 an, où le bébé manifeste de la peur devant tout ce qui est étranger aux figures qui peuplent son environnement quotidien. Cela correspond à sa prise de conscience progressive de l’existence propre et distincte de lui des personnes qui lui sont familières,
en particulier de sa mère. Parallèlement, il prend conscience de son existence propre. Mais, en même
temps que cette prise de conscience, survient celle que sa colère et son agressivité s’adressent également à la personne qui lui donne du plaisir, des soins, et qu’il aime. Dans un effort pour protéger la personne aimée, l’enfant projette le mauvais sur l’étranger, l’inconnu. Il est frappant de constater que des bébés qui focalisent le mauvais sur un élément précis — par exemple la nour-
riture, dans le cas de l’anorexie précoce du nourrisson — n’ont pas cette peur de l’étranger et se montrent au contraire particulièrement avenants.

Par la suite, à certains moments clés de son évolution, l’enfant va retrouver des mécanismes semblables en tentant de projeter ce qui l’inquiète sur le non-familier. La timidité en est une manifestation. Ces moments clés correspondent à des périodes qui sollicitent particulièrement l’ambivalence des sentiments de l’enfant, c’est-à-dire la cohabitation de sentiments opposés tels
que l’amour et la haine, le désir de se rapprocher et le désir de repousser projetés sur une même personne, en général une personne à laquelle il est particulièrement attaché et dont il est très dépendant, de préférence la mère. Il est ainsi habituel de voir apparaître des phases de timidité entre 3 et 6 ans, au moment où l’enfant est tiraillé entre son désir de relation privilégiée avec sa
mère et l’envie de plaire et de séduire d’autres personnes, dont son père, mais avec la crainte que ces désirs nouveaux ne lui fassent perdre l’amour maternel, qu’il voudrait exclusif.

La timidité représente un compromis entre ces désirs contradictoires qui le conduisent à faire le contraire de ce dont il aurait envie : se mettre en retrait là où il aimerait être le premier et faire la conquête de ce monde nouveau qui le tente. Ce retrait attire l’attention, mais sur un mode masochiste : l’enfant attend inconsciemment de l’autre qu’il agisse comme il aurait aimé le faire, vienne vers lui et fasse preuve d’une attitude conquérante. Ce mouvement d’inversion du désir en son contraire est bien illustré par le fait que lorsque le timide arrive à dépasser sa timidité (parce qu’il a un peu bu, que l’ambiance s’y prête, qu’il a été mis en confiance ou pour toute autre raison), il est habituel qu’il, ou elle, se montre particulièrement prolixe, expansif, qu’il lui soit
même parfois difficile de trouver les limites, la bonne distance.

Il y a dans cette attente et cette mise en scène masochiste de la timidité quelque chose de plus spécifiquement féminin et désigné comme tel par notre culture : l’effarouchement qui s’accompagne d’une séduction faussement dissimulée. Peut-être est-ce pour cela que la question est venue naturellement sous la forme : « Ma fille est timide », et non pas « Mon fils est timide ». Chez la jeune fille, toute poussée de timidité correspond en général à des moments d’attrait accru pour le
père alors même que cet attrait apparaît contradictoire avec une importante dépendance affective à la mère.
Mais la timidité existe aussi chez le garçon ! Elle est d’ailleurs souvent ressentie comme quelque chose de féminin, sentiment qui ne fait que l’aggraver par ce qu’il implique de position passive d’attente. Ce sentiment s’explique probablement aussi parce que, pour l’adolescent, cette timidité s’adresse aux autres hommes, auxquels il aimerait plaire, pour recevoir d’eux ou leur dérober la force et le pouvoir qu’il leur prête.

L’adolescence est un moment privilégié d’expression de la timidité : la puberté vient exacerber l’ambivalence des sentiments ainsi que les désirs de séduction et de pouvoir. La sexualisation du corps ne fait qu’accroître désirs et craintes. Elle contribue à une implication particulière du corps qui se manifeste sous une forme spécifique à cet âge, même si elle peut perdurer bien au-delà : la rougeur.
Celle-ci est symbolique de la problématique de la timidité. Elle vient révéler au grand jour et aux yeux de tous ce que l’adolescente voulait cacher : qu’elle est affectée par la situation. Alors qu’elle voulait paraître froide et indifférente, la rougeur, mais aussi la gêne et la gaucherie propres à cet âge, viennent signaler à quel point elle se sent en réalité concernée par le regard des
autres. Et si elle se sent concernée, c’est bien parce qu’elle est en attente de ce regard. Mais au lieu d’être triomphale, cette attente se transforme de façon masochiste en désastre. Désastre qu’elle s’exagère, évidemment, mais que cette exagération ne fait qu’accentuer. De se sentir rougir aggrave le rougissement. La honte, autre émotion liée à la timidité et elle aussi spécifique à l’adolescence, est la traduction psychique du malaise physique.
La timidité est l’expression de la conscience par le Moi de sa faillite à maîtriser ses émotions et la révélation de sa faiblesse et de son impuissance à répondre aux exigences de ses idéaux. Ceux-ci se sont construits à partir de l’image idéalisée que l’adolescent a de la personne à laquelle il est le plus attaché et qui lui sert de modèle de référence.

Attention, cependant : il ne faut surtout pas dramatiser la timidité, réaction relativement naturelle qui a ses avantages, puisqu’elle aide l’adolescente à contrôler ses élans. A condition que celle-ci puisse progressivement dépasser sa gêne. Le meilleur moyen est qu’elle prenne confiance en elle et s’autorise à s’affirmer sans craindre pour autant de perdre l’estime, la protection et l’amour
de la ou des personne(s) dont elle redoute le jugement. Ces personnes étant le plus souvent ses parents, le dépassement est plus aisé à l’extérieur de la famille. C’est pourquoi il est utile d’inciter les timides à sortir du cocon familial. La surprotection, qui se veut bienveillante et compréhensive, est toujours néfaste et ne fait qu’aggraver la situation, renforçant la dépendance de l’intéressé(e). La meilleure aide que sa famille puisse apporter à un enfant timide est de savoir parfois, avec tact et mesure, forcer les choses et, en quelque sorte, lui prescrire de sortir pour se donner l’occasion du plaisir et de la valorisation qu’il désire mais qu’il n’ose pas s’accorder de lui-même.

Là où l’adolescent(e) craint inconsciemment l’interdit parental, la prescription du parent vient transformer en obligation ce qui est désiré. Le désir, paradoxalement, en devient plus acceptable.

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