Teenage girl being bullied

Mon fils est petit, ma fille est enrobée. Ne vont-ils pas être la risée de leurs camarades?

Les différences d’apparence physique sont à la fois exacerbées par les effets de la puberté et particulièrement mal tolérées par les adolescents. C’est leur image d’eux-mêmes qui est enjeu, à une période de leur vie où ils ont l’impression qu’elle remet en cause leur identité elle-même, et leur identité sexuelle en particulier. Ce n’est donc pas un hasard si les complexes des garçons se focalisent surtout sur leur taille, généralement associée à la virilité, et les complexes des filles sur leur poids. Ces complexes font l’objet des plaintes les plus habituelles, mais ils ne sont pas les seuls qui peuvent affecter les adolescents : toutes les différences physiques sont susceptibles de cristalliser les inquiétudes et les insatisfactions des adolescents.

En effet, les adolescents sont particulièrement sensibles à ces différences ; c’est pourquoi ils s’en emparent immédiatement chez leurs camarades, pour se démarquer d’eux et se rassurer en se moquant de quelqu’un qui semble plus en difficulté qu’eux. On ne peut qu’être frappé par la férocité apparemment croissante dont font preuve les jeunes les uns envers les autres, férocité qui s’exerce surtout sur leur apparence physique. Du moins, ils ne sont peut-être pas plus féroces qu’ils ne l’étaient autrefois, mais ils l’expriment beaucoup plus directement et ouvertement que par le passé. On peut y voir un effet de la dissolution des valeurs traditionnelles, au détriment de la réussite scolaire sur
laquelle semble devoir primer l’allure physique, le «look» étant ce qui valorise un adolescent auprès de son groupe d’âge. Les tenues vestimentaires, sacs, baskets et autres accessoires marquent l’appartenance d’un adolescent à un groupe et participent largement à sa reconnaissance, tous signes qui deviennent particulièrement contraignants du fait de leur formalisme à l’âge même où, paradoxalement, les jeunes se voudraient libérés de toute influence et de toute dépendance.

Quoi qu’il en soit, malheur à celui qui n’est pas conforme aux règles implicites de ce nouvel establishment. Il devient rapidement l’objet de moqueries et de mesures vexatoires : ses « défauts » lui sont clairement énoncés et jetés à la figure sans fard et sans ménagement.

Or la puberté est en elle-même l’instigatrice d’inégalités les plus diverses chez les adolescents. Ses effets se font sentir à un rythme et sous des formes extrêmement variables d’un individu à l’autre, favorisant ainsi des décalages importants. Une puberté un peu tardive ou trop précoce contribue à marginaliser celui ou celle qui en est affecté. Un écart de 5 à 6 années, ce qui est
considérable à cette période de la vie, peut creuser un fossé important entre les adolescents : une puberté qui débute précocement vers l’âge de 10 ou 11 ans peut favoriser l’apparition de troubles divers (dépression, isolement, troubles du comportement alimentaire et/ou sexuels, comme les conduites de provocation qui se rencontrent surtout chez certaines adolescentes), tandis qu’un retard de la puberté fait paraître celui qui le subit comme un enfant aux yeux de ses camarades, alors
même qu’ils sont parfois beaucoup moins matures affectivement et psychologiquement que lui. Un retard dans l’apparition des caractères sexuels secondaires peut être particulièrement mal vécu par les
garçons, et peut les mener à déprimer, à s’isoler ou, au contraire, à chercher à compenser ce qu’ils vivent comme un handicap en s’agitant et en attirant l’attention sur eux par une attitude, des propos ou des gestes provocants censés les valoriser aux yeux de leurs camarades. Chercher à compenser ses complexes physiques en mangeant trop peut également conduire à des difficultés semblables, du fait notamment de la prise de poids qui en résulte. Car l’obésité par exemple, quels qu’en soient les multiples facteurs, prend dès le plus jeune âge une signification dans la relation aux autres. Elle peut être une sorte de rempart ou de carapace qui protège l’adolescente d’une confrontation trop directe à la sexualité et à la séduction ; mais elle peut aussi avoir une valeur masochiste, car elle permet d’attirer le regard (ce que désire l’adolescente) mais sur un mode douloureux, dévalorisant. Les réactions négatives des autres contribuent plus souvent à renforcer ce comportement masochiste qu’à motiver l’adolescente pour qu’elle se donne les moyens de la séduction qu’elle a envie d’exercer. A moins qu’elles ne la poussent à adopter, par défi, la réaction inverse, c’est-à-dire une conduite anorexique.

Les parents doivent être conscients que toute « anomalie» physique, qu’elle soit réelle ou vécue comme telle par l’adolescent, peut être pour lui source de difficultés psychologiques et de souffrance. Mais ce n’est qu’une potentialité, et non une règle sans exceptions ; il ne faudrait donc pas que les parents en soient plus préoccupés que l’adolescent lui-même. Certains parents harcèlent littéralement leurs enfants, par leurs regards désapprobateurs, leurs remarques diverses ou des com-
paraisons vexantes. Ils risquent alors de transformer un léger problème de poids par exemple (rondeurs de la jeune fille ou chétivité du garçon) en l’enjeu d’une lutte de pouvoir entre parents et enfants du même sexe. Ce n’est pas aider leur enfant à avoir confiance en soi et en ses capacités à changer pour obtenir ce qu’il désire. Faire semblant de ne rien voir n’est pas non plus une solution. Entre ces deux attitudes quelque peu extrêmes, il est possible d’attendre patiemment et tranquillement la bonne occasion pour parler du problème physique en question. I! faut le faire en étant à l’écoute de ce que ressent l’adolescent, en l’aidant à relativiser la situation et en lui témoignant la confiance que l’on place dans ses capacités à trouver un jour, en sachant ne pas se précipiter, un équilibre satisfaisant. Il peut au besoin chercher à l’extérieur une aide appropriée,
conseils d’amis, activités sportives ou artistiques, ou encore psychothérapie… ce choix lui appartient.

Il faut par contre éviter de chercher à faire alliance avec l’adolescent(e) contre les autres, les camarades indélicats, car cela ne ferait que contribuer à l’enfermer dans un sentiment de persécution qui, pour être justifié, n’en est pas moins toujours un piège dangereux qui peut l’encourager à s’isoler et à se replier sur sa seule famille. Mieux vaut l’aider à relativiser ces critiques, à s’en jouer si possible avec humour et, surtout, à ne pas dédaigner ses atouts et ses qualités sous prétexte qu’il a peut-être quelques défauts. Bien sûr, cela ne suffira pas à l’apaiser comme par magie, mais les parents doivent pouvoir croire à l’influence bénéfique du temps qui passe sans exiger de leur enfant qu’il adhère lui aussi, avec son peu de recul, à leur vision positive des choses.
Car les parents sont les garants à moyen et à long terme des potentialités de leur enfant et de son épanouissement. Même s’ils sont eux-mêmes blessés dans leur amour-propre par ses difficultés présentes, ils ne doivent surtout pas perdre de vue qu’il leur revient à eux d’abord de croire, de manière réaliste mais inébranlable, dans les ressources de l’adolescent.
La fermeté de leur position est pour l’adolescent le meilleur moyen de se rassurer, même s’il cherchera toujours obstinément à mettre en doute et à tester la conviction de ses parents.

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