Pourquoi déteste-t-il son corps

Pourquoi déteste-t-il son corps?

C’est un fait : un certain nombre d’adolescents n’aiment pas leur corps et ne sont pas à l’aise avec lui. Ce malaise peut aller jusqu’au rejet complet, voire jusqu’à une véritable haine soit du corps dans son ensemble, soit de l’une de ses parties. Cette focalisation du rejet est bien connue des psychiatres qui l’appellent dysmorphophobie, c’est-à-dire phobie (qui signifie peur mais aussi rejet) de l’apparence, de la forme. Les appendices naturels du corps (nez, oreilles, bouche, mains, pieds) ou les parties plus nettement sexualisées (seins, fesses, hanches) sont l’objet privilégié de ces rejets. L’acné, fréquente à cet âge, peut servir de point de départ à une réaction de rejet du visage et parfois du corps dans son ensemble. Il faut la traiter et éviter qu’elle ne devienne une obsession, souvent aggravée par le comportement paradoxal des adolescents, qui ne peuvent s’empêcher de toucher à leurs boutons tout en s’en reprochant les conséquences. Mais la silhouette, le poids, la taille peuvent également être l’objet de critiques qui prennent souvent un caractère obsédant. Les adolescents qui rejettent tout ou partie de leur corps ont le sentiment qu’ils ne pourront mener une vie heureuse tant que persistera ce qui leur apparaît comme une anomalie. L’intervention chirurgicale est de plus en plus souvent vécue par ces adolescents comme le seul recours possible. Mais le malaise est souvent plus difiiis : il se traduit par le besoin de cacher ses formes sous des vêtements trop
amples, la difficulté de se mettre en maillot de bain ou encore le besoin de porter les tenues les plus neutres possibles. Comme toujours, la réaction contraire peut être, en réalité, le signe du même malaise : les adolescents qui cherchent à attirer l’attention par une tenue vestimentaire, une coiffure ou des accessoires provocants n’acceptent pas mieux leur corps que ceux qui le camouflent. Il apparaît d’ailleurs plus maltraité que mis en valeur. Ce type d’attitude vise à provoquer l’étonnement, la gêne et la désapprobation, voire la peur. Ce n’est pas un hasard, mais bien l’expression du besoin de faire naître chez l’autre, celui qui regarde l’adolescent, un regard négatif sur son physique. Ce transfert permet à l’adolescent d’éviter de prendre à son compte le rejet de son propre corps.
Sous une forme plus atténuée, l’apparence de bien des adolescents éveille la perplexité ou l’irritation : c’est, là encore, un écho de leur malaise et de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Font partie de cette difficile acceptation de leur corps en mutation la prédilection des adolescents pour le noir, couleur de deuil, les vêtements déchirés, les chaussures aux semelles démesurées. Sans
parler du goût pour les vêtements de coupe militaire que partagent même des antimilitaristes convaincus.

Le corps est le reflet des transformations psychiques de l’adolescence. Il est le révélateur de changements, concernant notamment la sexualité, qu’il n’est plus possible de nier. Cette « trahison » du corps, qui donne à voir plus qu’il ne serait souhaitable aux yeux de l’adolescent, sollicite particulièrement les tendances exhibitionnistes de l’individu. Le regard, le jeu de ce que l’on
montre et de ce que l’on cache, s’en trouvent surinvestis. C’est en général pour tenter de contrôler ce qui lui échappe que l’adolescent va choisir la fuite en avant et exhiber outrageusement un corps qui, dans l’excès même qu’il affecte, est une caricature de lui-même. Ce simulacre d’une fete du corps, qu’illustrent bien les modes adolescentes, n’est pas pour autant nécessairement négatif. Il est un aménagement possible, s’il se prête à une évolution ultérieure. Ce qu’il comporte
d’actif est préférable au retrait et au désinvestissement de l’adolescent vis-à-vis de son corps.
Mais le malaise peut aller au-delà de la seule tenue vestimentaire. L’adolescence est une période de la vie où se multiplient plus particulièrement toutes sortes d’attaques directes ou indirectes envers le corps : scarifications, brûlures de cigarettes, anorexie ou boulimie, et, bien sûr, tentatives de suicide. Remarquons que ces attaques du corps sont plus fréquentes chez les jeunes filles (trois fois plus de tentatives de suicide, dix fois plus de cas d’anorexie, quatre fois plus de plaintes concer-
nant des douleurs physiques, céphalées, maux de ventre, etc., que chez les adolescents de sexe masculin), mais plus graves chez les garçons (trois fois plus de suicides réussis, par exemple, chez les adolescents que chez les adolescentes).

Pourquoi le corps est-il l’objet privilégié de ces attaques? On perçoit aisément à quel point le corps joue un rôle de premier plan à l’adolescence, puisque son processus même est intimement lié aux transformations physiologiques de la puberté. Si l’adolescent peut se croire maître de ses pensées et
de ses idéologies, il subit son corps. Car il assiste, impuissant, à ses transformations, qu’il suit ou, au mieux, qu’il accompagne, mais dont il ne décide pas. Règles et premières éjaculations peuvent dès lors apparaître comme autant d’événements traumatiques. D’autre part, l’adolescent se voit contraint d’assumer un physique qu’il n’a pas choisi : il n’a pas choisi de naître garçon ou fille, d’être grand ou petit, brun ou blond, d’avoir des yeux, un nez, une bouche, des oreilles, etc., qui lui plaisent plus ou moins. Non seulement il ne l’a pas choisi, mais il en hérite. Le corps est en effet le fruit de l’union des parents : les ressemblances qu’on y devine sont la marque d’une appartenance familiale avec laquelle l’adolescent peut être en révolte. Chaque partie du corps, et surtout du visage, va faire l’objet de commentaires qui ont souvent pour effet d’exaspérer l’adolescent : « Tu as le nez de ta mère, les yeux de ton père, le sourire de ta grand-mère…» Y a-t-il quelque chose qui lui soit propre dans tout cela? Cet héritage peut être bien vécu si l’adolescent l’accepte et ne souffre pas de complexes trop importants. Mais s’il en est insatisfait, s’il a trop de comptes à régler avec ses parents, s’il a trop peu d’assurance, la tentation sera grande de vouloir se réapproprier ce corps hérité et subi, non pas en le mettant en valeur, ce qui supposerait que l’adolescent accepte sa filiation, mais en l’attaquant, en l’abîmant, en le déformant par le biais d’un « look » provocant (vêtements, coiffure), ou par ces marquages identitaires que sont les tatouages et le piercing, ou encore par toute autre forme d’agression. En attaquant ce qu’il a reçu de ses parents, l’adolescent se réapproprie un pouvoir égal au leur. En s’acceptant tel qu’il est, il signifie qu’il accepte aussi ses parents et ce qu’ils lui ont donné en héritage.

Cependant, dans le bouleversement que constitue l’adolescence, le corps demeure également un repère
tangible de la continuité du sujet. On se trouve alors devant ce paradoxe que le corps, du fait des modifications pubertaires, est le facteur principal des transformations qui affectent l’adolescent mais aussi un repère qui lui offre une certaine constance et demeure un garant de sa continuité.
Par ailleurs, le corps est tout à la fois ce qu’il y a de plus personnel et de plus intime, et ce qui demeure toujours quelque peu extérieur et étranger. Il obéit à l’individu, constitue son enveloppe protectrice, l’individualise et témoigne de sa continuité. Cependant, il constitue également une entrave aux désirs mégalomanes, limite et trahit celui auquel il appartient car il révèle par ses émois ce que ce dernier aurait voulu tenir secret. Il demeure le heu privilégié d’expression des
émotions. Il est langage et moyen de communication. Il donne à voir et contribue par là à assurer l’identité. Il est d’ailleurs remarquable que toute angoisse comporte une expression somatique.
En cas de conflit majeur d’identité, le corps peut servir à assurer le maintien d’une unité défaillante. La revendication du droit à la différence est un des moyens privilégiés dont dispose l’adolescent pour affermir une identité que ses conflits et sa profonde dépendance aux parents menacent constamment. Ce droit à la différence s’est essentiellement exprimé dans les années 50 et 60
par le biais de la revendication d’une sexualité différente. Actuellement, ce thème s’est déplacé sur le droit à disposer de son corps à sa guise, jusques et y compris dans ces formes extrêmes que sont le droit à le maîtriser ou à le détruire : le suicide, l’anorexie mentale, la mode punk, les multiples formes de soumission et d’offrande du corps à des fins sadiques, etc.

Ainsi, au travers du corps, hérité de l’union des parents, c’est la relation à ceux-ci qui se joue à nouveau. L’adolescent vit les transformations imposées de la puberté comme une actualisation de sa soumission infantile aux parents. Ceux qui ont mal résolu cette période et demeurent trop dépendants de leurs parents vont mal supporter cette confrontation et seront tentés d’y réagir d’une manière ou d’une autre.
En effet, ce corps en mutation, lieu essentiel d’expression des transformations de la puberté, effets de la physiologie et non du pouvoir du sujet, échappe à sa maîtrise, qui est un des acquis importants de « l’âge de raison » ou phase de latence. L’adolescent peut se croire maître de ses pensées et de ses idéologies, mais il subit son corps et assiste, impuissant, à ses transformations. Le corps est le représentant de la nécessité : « Tu es un garçon, tu es une fille, tu es ainsi, tu n’es pas autre-
ment. » Cette nécessité renvoie les adolescents à leur vécu de passivité et de dépendance à l’égard de leurs parents, et les conduit à les apostropher par un : «Je n’ai pas demandé à naître. » Ce corps étranger, qui perd avec l’adolescence sa familiarité, qu’il va falloir réapprendre à aimer et à accorder à son image de soi, est aussi un corps incestueux, porteur des désirs et fruit de l’union
des parents.
Pour toutes ces raisons et parce que le corps est un élément essentiel de l’identité, la question du rapport au corps est au cœur des difficultés de l’adolescence.

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