Pourquoi « fait-il la gueule »

Pourquoi « fait-il la gueule » ?

Faire la gueule » est le signe distinctif par excellence de l’entrée dans l’adolescence. Il résume à lui seul le paradoxe de l’adolescent pris entre le besoin de solliciter l’entourage familial et la volonté de s’y opposer et de s’en abstraire. « Faire la gueule » est un premier compromis possible
entre ces deux aspirations ressenties comme parfaitement contradictoires. Contradiction qui déchire l’adolescent, le fige tant dans sa pensée que dans son corps, et lui impose cette attitude qu’il subit plus qu’il ne la contrôle. « Faire la gueule » se voit et a des répercussions immédiates sur l’atmosphère familiale. Mais, pour l’adolescent, cette attitude de repli sur soi-même peut parfois
simplement signifier qu’il souhaite qu’on le laisse tranquille. C’est pourquoi il pourra déplorer en toute bonne foi la mauvaise ambiance qui règne au sein de la cellule familiale, sans vraiment en comprendre les causes… Lui en vouloir serait faire intrusion dans son espace privé, le déranger, voire lui faire violence, et ce d’autant plus qu’il a l’impression de ne rien demander
aux autres. On retrouve dans ce type d’attitude les deux angoisses entre lesquelles oscille constamment l’adolescent : l’angoisse de passer inaperçu et de se sentir abandonné et l’angoisse de ressentir comme une intrusion persécutrice tout intérêt qui lui serait manifesté. Comme tout paradoxe, c’est une fausse contradiction : c’est en acceptant de se nourrir de l’intérêt des autres
que l’adolescent en aura moins besoin et se sentira plus libre à leur égard. On ne « fait la gueule » qu’à ceux qu’on aime ou vis-à-vis desquels l’attente afFective est importante. Et la tentation de « faire la gueule » sera d’autant plus grande que la proximité et la dépendance affectives seront plus
fortes entre les deux protagonistes. L’adolescent qui adopte ce type de comportement préferentiellement envers sa mère l’adoptera plus difficilement envers son père, envers ses grands-parents et plus encore envers les parents d’un ami. C’est la qualité de proximité et de complicité du lien qui accroît le risque de ce genre de réponse, ainsi que la disponibilité de la personne qui la
subit.

L’état amoureux en est un bon exemple par ce qu’il sollicite et révèle de dépendance affective réciproque et de délégation à l’autre d’une partie de soi-même, comme si cet autre était devenu le représentant de ce qu’on voudrait être et avoir de meilleur. Mais le prix à payer est le risque d’une dépossession de soi-même en cas de conflit et de séparation. C’est-à-dire d’une dépendance affective qui rende l’adolescent particulièrement vulnérable. Un exemple : une sortie commune est organisée,
préparée et attendue avec d’autant plus d’impatience qu’elle marque un événement important tel que l’anniversaire de la rencontre. Or l’un des deux est en retard. La violence de la déception est proportionnelle à l’intensité de l’attente. Plus le retard est important, plus le plaisir de la soirée à venir se transforme en déplaisir. Au point qu’au bout d’un certain temps, celui qui attend ne sait même plus s’il a encore envie de sortir. Quand l’autre arrive enfin, il est trop tard et il
trouve son partenaire en train de «faire la gueule» et n’ayant réellement plus envie de cette soirée. La déception a détruit les racines du désir et cela à cause de l’intensité de l’envie. Si le retardataire le prend au mot et se retire, c’est probablement la pire erreur qu’il puisse commettre. Si, par contre, inversant la situation, il se met lui-même dans une position identique de passivité,
d’attente, de demande, la situation a des chances de s’arrange.

Cet exemple nous paraît être significatif de ce qui se passe à l’adolescence et de l’extraordinaire capacité des adolescents à renverser une situation en son contraire, en fonction même de l’intensité des attentes, surtout si celles-ci concernent un adulte très investi comme peut l’être un parent. Pour y répondre, il faut savoir faire violence à l’adolescent en provoquant l’échange et la
rencontre qu’il prétend refuser, mais qu’il attend sans en être conscient. Il faut le faire suffisamment tôt avant que l’isolement de l’adolescent ne l’ait amené à se construire dans le rejet de ses parents et, parfois même, de l’ensemble des adultes.

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