Rien ne l'intéresse. Que faire

Rien ne l’intéresse. Que faire ?

Il est très déconcertant, pour des parents qui ont en général tendance à imaginer qu’un adolescent se passionne pour tout, de constater que leur enfant a l’air de ne s’intéresser à rien. Ce genre d’ennui chronique s’installe progressivement, souvent dès le début de la puberté. Les adolescents qui en sont affectés, majoritairement des garçons, n’expriment aucune critique ni aucune motivation. Ils se contentent de faire le minimum vital pour être accepté aussi bien à l’école que chez eux. Ils ne savent pas ce qu’ils feront plus tard. Ils ne paraissent pas intéressés par la vie et disent ne pas appréhender la mort, se reprochant volontiers de ne pas avoir assez de courage pour se suicider. Mais, paradoxalement, il n’est pas rare qu’ils s’inquiètent ou même paniquent au moindre bobo. Ils ne supportent pas d’être malades, menacent de s’évanouir à la perspective d’une simple piqûre et se préoccupent avec insistance du bon fonctionnement de leur corps.

L’humeur d’un tel adolescent est souvent changeante et peut osciller entre une certaine euphorie, en général passagère, et un état maussade, sarcastique et pessimiste, plus habituel. Certains troubles du caractère affectent couramment sa personnalité : susceptibilité et irritabilité fondamentales, moments de franche agressivité, voire de violence, le plus souvent dirigées contre les personnes les plus proches affectivement. Cet adolescent adopte deux types d’attitudes :
— l’une plus apathique, indifférente, flegmatique et distanciée, non dépourvue d’humour, calme et plutôt gentille en apparence, mais qui peut être dissimulatrice ;
— l’autre plus capricieuse, toujours à vif, susceptible et irritable, plus coléreuse et agressive.
Que se passe-t-il pour ces adolescents ? Il faut d’abord bien différencier ceux dont l’absence d’intérêt renvoie à un contexte dépressif et ceux pour lesquels elle est liée à une évolution psychotique de type schizophrénique. Dans le premier cas, l’absence d’intérêt s’accompagne de signes manifestes de souffrance psychique, de ce que l’on appelle une douleur morale, faite d’autocritique, de dévalorisation et d’auto-accusation, souffrance psychique doublée d’un abattement physique et d’un ralentissement des pensées comme des gestes. Il faut prendre en compte de possibles antécédents familiaux de dépression.
Dans le second cas, ce sont les bizarreries de pensées ou d’attitudes, l’hostilité franche et incontrôlée, la chute du rendement scolaire et des possibilités intellectuelles, le retrait social prononcé, le refus du contact qui doivent alerter. Ils n’excluent cependant pas des signes dépressifs.
La consultation d’un psychiatre et un traitement spécifique, notamment médicamenteux, s’imposent dans
les deux cas.

Ils ne sont en revanche pas nécessaires dans la majorité des situations qui ne correspondent pas à ces franches pathologies. La réponse adaptée sera davantage de l’ordre d’une modification de l’environnement et d’une psychothérapie. L’aspect réactionnel de ce syndrome du désintérêt de l’adolescent semble en effet si manifeste que l’on en a fait le signe de reconnaissance de ce que l’on a appelé la «bof génération». Comme si la combinaison de la morosité classique de l’adoles-
cence avec les conséquences de la libéralisation des moeurs (moins d’interdits mais plus d’exigences de réussite individuelle) avait abouti à ce tableau d’une grève des motivations sans révolte réelle.

Pas d’opposition directe dans ce désintérêt, mais une insatisfaction chronique et une mise en suspens des désirs justement au moment où les possibilités d’expression en devenaient plus libres. A cette plus grande liberté sociale correspond souvent, dans les familles de ces jeunes, une absence de limites et une relation de grande proximité affective, notamment entre mère et fils. Mais proximité affective ne signifie pas sécurité affective. Il n’est pas rare que les relations soient marquées, surtout dans la petite enfance, par un certain nombre d’épisodes dépressifs vécus par la mère. Son fils aura alors été chargé de compenser, de façon plus implicite qu’explicite, tels ou tels frustrations, manques ou déséquilibres affectifs qui concernaient le couple parental. La mère demande à l’enfant d’accomplir une impossible réparation. S’ensuit une relation de captation affective de l’enfant qui n’apporte pas de réponse équilibrée à la réalité de ses besoins, et qui s’installe au détriment d’une relation triangulaire — où le père mais aussi d’autres adultes ou camarades devraient avoir leur place – qui apporterait plus de souplesse et d’ouverture.

A l’adolescence, l’enfant a repris à son compte l’anxiété maternelle. Il est dépendant de cette relation privilégiée à sa mère qui l’accapare et le flatte en même temps. Il peut d’autant plus difficilement s’en sevrer qu’il n’a pas appris à compter sur ses ressources propres et à les apprécier. Plus il est incertain de ses capacités, plus il sent le besoin de se raccrocher comme autrefois à une mère qui lui laisse penser qu’il lui est indispensable. Mais, à cet âge, ce besoin est insupportable. L’insatisfaction affichée et le refus de tout désir s’imposent comme un compromis possible sinon idéal. Ce compromis permet en effet à l’adolescent, par son apparente absence de désirs et de motivations, de prendre ses distances avec sa mère et les adultes en général, tout en les obligeant à s’intéresser à lui du fait de l’inquiétude qu’il provoque.

Au fond, au «Rien ne m’intéresse…» proclamé par l’adolescent correspond en réalité un : «J’aurais voulu être tellement intéressant pour tout le monde que je ne pourrais qu’être déçu. Si rien ne m’intéresse, ce n’est pas moi qui risque d’être décevant et déçu, ce sont les autres et le monde en général. » Il est d’ailleurs frappant de constater combien ces adolescents peuvent être susceptibles et réactifs aux attitudes des autres à leur égard. Mais, longtemps, ils réagiront davantage aux attitudes négatives qu’aux marques d’intérêt, perçues comme une tromperie potentielle.

La solution à cette apathie réside dans l’ouverture, parfois forcée, à des relations nouvelles, de préférence à des relations extra-familiales, pour sortir l’adolescent du cercle des attentes déçues. Relations qui lui permettent, hors du contexte affectif habituel, d’entrer en contact avec des envies et des désirs qu’il percevra comme siens et non plus comme l’enjeu de relations passionnées ancrées dans le passé. S’il est envisagé suffisamment tôt, avant que des échecs scolaires répétés n’aient trop marginalisé l’adolescent, le pensionnat peut être un recours intéressant. Le jeune homme y trouve le soutien dont il a besoin, un encadrement et des limites rassurantes, une ambiance affective plus légère que chez lui et propice à l’établissement de liens nouveaux.

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